French poem
La Région Des Étangs
J’atteignis vers le soir la plaine des étangs. Un vent glacé soufflait parmi les vastitudes, Mes pieds s’enchevêtraient aux herbages flottants. J’allais vite et j’étais ivre de solitude.
De longs roseaux vivants cherchaient à me saisir. Des plantes se collaient avec leurs fleurs gluantes. Vers moi de toutes parts comme un vaste soupir Montait la fade odeur des choses croupissantes.
Un souffle gras sortait de ces stagnations, Une buée épaisse, animée, une haleine Qui semblait le ferment des putréfactions Millénaires, dormant sous ces mares malsaines.
Et j’entendis, venant d’en bas, parler la voix Et je vis émerger la face aux gros yeux glauques: «L’escalier spongieux, dit-elle, est près de toi. Descends parmi la vase et les eaux équivoques.
«Viens dormir avec nous au fond des lits tourbeux Dans l’émanation des poisons délétères. Viens rejoindre ce soir les hommes sans cheveux Qui sont jusqu’à mi-corps enfoncés dans la terre.
«Avec les serpents d’eaux, les vers et les têtards Tu joueras dans les végétaux des marécages, Oubliant parmi les parfums des nénufars Qu’il est un ciel immense où passent les nuages.
«Tu nous seras pareil, sans espoir, sans amour, Tu connaîtras, vautré dans la vase éternelle, Le bonheur de l’aveugle et l’ivresse du sourd Et tu ne sauras plus les choses qui sont belles.»
Alors je vis des bras tendus pour me saisir Et des milliers de blancs visages apathiques. Et le peuple de ceux qui n’ont plus de désir Sortait de l’eau couvert de plantes aquatiques.
Et j’avais déjà mis le pied sur l’escalier Qui plongeait en tournant dans une boue épaisse, Je voyais des palais informes, des piliers Parmi les joncs sans sève et les herbes sans sexe,
Lorsqu’un grand vent passant à travers les marais Me souffla des odeurs de forêts aux narines Et je m’enfuis vers l’horizon où je voyais Des sapins s’accrochant au ciel sur des collines...