French poem
L’Ingratitude
Dans la mystique solitude D’une âme osant s’analyser, Quatre démons vont s’accuser De fabriquer l’ingratitude.
Ils se tiennent groupés autour De la Conscience coupable, Et devant ce juge indupable Chacun se confesse à son tour.
L’Avarice ouvre la séance : « Quand un ladre accepte un bienfait, Dit elle, il souscrit un effet Dont l’oubli solde l’échéance.
D’après ma règle, on n’est tenu Que par la dette métallique, Encore faut-il qu’on s’applique À rembourser tard et menu. »
L’Orgueil dit : « Pour que je façonne La pourrissable humanité Au rêve d’une éternité Qui perpétuera sa personne,
Il faut que j’inspire à foison Son vouloir comme son caprice, Et qu’à son insu je pétrisse La sagesse de la raison.
La distension de son être Encore et toujours, c’est ma loi ! Je veux que l’appétit du moi Fonctionne sans se repaître.
C’est pourquoi j’ose insinuer Aux vrais apôtres de mon vice Que si recevoir un service C’est déjà se diminuer,
Par l’abjecte reconnaissance On laisse prendre au bienfaiteur Un rôle d’humiliateur Dont il tire une jouissance. »
Le Jeu grince : « Mon possédé Est une angoisse qui tournique ; Il sait que sa ressource unique Sera d’être un suicidé.
Et qu’il se rapproche ou s’écarte De son hideux spectre camard, Selon que le doigt du hasard A touché telle ou telle carte !
Il se peut qu’un ressentiment Se maintienne dans ce vertige… Mais la reconnaissance exige L’équilibre sans flottement.
Je le répète : mon engeance Vit l’enfer du flux et reflux… Et ses heures ne sonnent plus Qu’à la pendule de la chance ! »
« Pour moi, quand j’ai pu le saisir, Dit la Luxure, qui ricane, Tout l’homme devient un organe Exaspéré par mon désir.
Le cahier du cœur ? Vieux grimoire : Son cœur, à lui, n’y voit pas clair, Car il ne bat que pour sa chair Où j’ai transporté sa mémoire…
Ses nerfs vibrent à l’unisson De ma suggestion rapace… Et sa pensée est un espace Traversé par mon seul frisson. »
Puis enfin, d’une voix qui traîne La Paresse ébauche ceci : « Moi ! j’ai maintes fois réussi La stagnation de la haine.
C’est dire que l’effort humain A beau me lancer sa ruade, Peu à peu je lui persuade De se coucher dans mon chemin.
Un jour ou l’autre mon marasme Invétéré comme il convient, Pourrit la tendresse et parvient À congeler l’enthousiasme
Les projets ! je les alanguis, Les souvenirs, je les embrouille… Et l’on est mangé par ma rouille Comme le chêne par les guis.
Le corps, sous mon poids qui l’assomme, Se vautre, et, quant au sentiment, Il s’ouvre dans un bâillement Et se referme dans un somme. »
Or, voici la décision De la Conscience qui juge Sans malice ni subterfuge, Sans faiblesse et sans passion :
« Je trahirai, quoi qu’il m’en coûte, Le monstre que je porte en moi. Savez-vous quel est le pourquoi De l’ingratitude ?… Le Doute !
Pour lui, les bienfaits sont forgés : L’Intérêt a dû les débattre !… Allez, démons, mieux que vous quatre Il conseille les obligés !…
Et je dois le conclure en somme : Tout homme est plus ou moins ingrat, Puisque le doute scélérat Est le fond même de tout homme. »