French poem
La Pensée
C’est l’ennemi sournois, mais sûr, Sphinx intime, cancer obscur, De ce tas de cendres futur Appelé l’homme. Elle fausse tous ses ressorts, Épuise tous ses réconforts Et chicane tous ses efforts Qu’elle consomme.
Sans doute, elle évoque à ses yeux Maint rêve descendu des cieux Avec le vol délicieux De la colombe, Mais elle nourrit son remord Et le réveille quand il dort Par des chuchotements de mort Et d’outre-tombe.
Hélas ! chacun est l’écheveau Qu’embrouille au fond de son caveau Ce vieux spectre toujours nouveau ; Mauvaise mère Dont les petits qu’elle a couvés, Par elle-même dépravés Deviennent les enfants-trouvés De la Chimère.
En nous elle plombe et tarit L’illusion verte qui rit ; Elle étend sur l’âme et l’esprit Sa glu chancreuse ; Puis, sur eux, tirant ses verrous, Les écrase entre ses écrous, Et, féroce, y creuse des trous Qu’elle recreuse.
Sans cesse elle revient au deuil Comme un flot revient à l’écueil ; Elle grossit en un clin d’œil Ce qui nous froisse ; Tout le jour elle nous a nui, Et l’implacable dans la nuit Nous tricote encor de l’ennui Et de l’angoisse.
Elle glace nos jeux, nos arts Qui lazzaronaient en lézards, Nous prédit les mauvais hasards Des occurrences ; Et dans la nocturne vapeur Elle nous invente la Peur Avec l’éveil ou la stupeur Des apparences.
Ce comptable sec et retors Additionne tous nos torts Et fige dans ses coffres-forts Toutes nos larmes ; C’est le maniaque secret Qui jamais las, jamais distrait, Tourne la meule du regret Et des alarmes.
Nous croyons noyer dans le vin Ce monstre infernal ou divin Pour qui notre moelle est en vain Redépensée ; Le Ciel serait si consolant, Le corps si pur, l’amour si blanc Et le cercueil si peu troublant Sans la pensée !
Mais buvons sans trêve ! Agissons ! Lutte inutile ! nous pensons : Notre chair a tous les frissons De la contrainte, Et malgré notre acharnement Pour exister physiquement, Nous retombons dans le tourment De cette étreinte.
Que l’on veuille croire ou douter, Elle arrive à nous dérouter, Et, si parfois, pour nous tenter, Elle aventure Un Parce que contre un Pourquoi, Bien vite elle oppose à la Foi Le scepticisme qui rit froid Et qui rature.
Sous le chagrin qu’elle épaissit, L’enthousiasme se rancit ; Elle supprime ou raccourcit La confidence, Et dans le danger, qu’elle accroît, Nous fait du courage un adroit Qui suppute, esquive et ne croit Qu’à la prudence.
La Justice et la Vérité Qui nous mènent à la clarté, Elle les jette de côté, Et l’on s’embarque Pour le noir et pour l’incertain Devant ce douanier hautain Qui ne laisse passer l’instinct Qu’avec sa marque.
Elle a le conseil si tortu, Si captieux et si pointu Qu’elle suggère à la Vertu Le goût du crime ; Et pas un homme n’est vainqueur De ce terrible épilogueur, Espèce de crapaud du cœur Qui nous opprime.
Elle use par l’obsession, Par la mystification, Par le fiel et la succion De sa censure Le labeur qu’elle a suscité, Et fournit à l’oisiveté La vénéneuse activité De la luxure.
Et quand par elle on est à bout, Si terminé, si mort à tout, Qu’on n’a pas même le dégoût De la souffrance, Un drap noir croule sur nos jours, Un drap lourd entre les plus lourds, Sans croix ni larmes de velours : L’Indifférence !
Puis elle atteint son but fatal ; Après un voyage final, Elle nous prend au fond du Mal Et nous oublie Par delà l’horrible cloison Qui limite notre horizon : Et c’est la mort de la Raison Dans la Folie.