Versos French Maurice Rollinat Les Regards

French poem

Les Regards

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On regarde sans voir, de même On voit aussi sans regarder. D’où l’on oserait hasarder Que l’œil humain est un problème.

Vivrait-il un sort incertain Plutôt neutre que volontaire, Ou n’a-t-il autant de mystère Que parce qu’il a plus d’instinct ?

Qu’est-ce qui revêt son office D’une telle ambiguïté ? La pudeur de la vérité ? Si c’était la pudeur du vice !

Hélas ! par maint spectre odieux Dont la hantise nous consume, Par maint vieux relent d’amertume Comptez les trahisons des yeux.

Ils recouvrent sous tant de charmes Leurs abominables dessous ! Ils pleurent si bien d’après nous, Jusqu’aux nuances de nos larmes.

Le soupçon le plus châtié D’avoir cru l’homme à sa prunelle Fait une molle sentinelle Contre un faux regard d’amitié.

Est-ce bien le cœur qui s’exhale Avec ses vouloirs, ses projets, Dans les regards, souffles et jets De lueur droite et transversale ?

Ils le représentent si peu Comme en lui-même il se comporte Tous ces miroitements d’eau morte. De verroterie et de feu.

Échos décevants et funèbres De chaque apparence qui fuit, Ils y descendent de la nuit, Ils en soutirent des ténèbres.

Vous pouvez scruter l’œil à nu, À la loupe comme un atome. Vous n’y verrez qu’un vain fantôme Qu’une ombre louche d’inconnu.

L’éclair d’en haut nous dit : « Prends garde ! Voici le tonnerre qui vient. » L’éclair de l’œil n’annonce rien : Sinon qu’un secret nous regarde.

À quoi bon nos ruses de lynx Pour guetter la prunelle humaine ? Cette lentille qui nous mène Restera fidèle à son sphinx.

Ensemble ils trament leurs malices, Et leur magnétique unité Confond l’instantanéité De leurs deux actions complices.

Ce monstre que l’on se promet De démasquer à sa fenêtre, Pourrait-on même reconnaître Quand il s’en ôte et s’y remet ?

Puisque pour le fond de sa geôle, Ayant quitté les soupiraux, Il gaze leurs petits carreaux D’un mirage qui nous enjôle.

Parfois il parle dans un cri, Avec un geste il se crayonne ; Mais dans l’organe qui rayonne Il se sent toujours à l’abri.

Nul ne peut sortir le Protée De son labyrinthe vitreux ! Sait-on si ce regard peureux Ne monte pas d’un Prométhée ?

De l’œil croupissant ou battu Faut-il induire un cerveau trouble ? Et si la conscience double Regardait comme la vertu !

À tel œil fou la raison perche. Et jurez donc que cet œil froid N’est pas la lucarne d’effroi D’un esprit perdu qui se cherche.

Conclurez-vous au désespoir Du regard navré qui se penche ? Et pourquoi pas une âme blanche Condamnée à ce regard noir ?

Est-ce un rêve d’ange ou de faune Qui coule ce bleu si bénin ? Est-ce du baume ou du venin Qui rancit derrière ce jaune ?

Les regards sont des feux follets Qui dansent devant un abîme. L’aspect du bien comme du crime Reste enfoui sous ces reflets.

Leur lumineuse pantomime Devrait nous laisser indécis, Puisqu’elle n’a de sens précis Que pour celui qui les anime,

Pour celui-là même qui fait Ou défait leur métamorphose, Pour son âme, invisible cause, Dont ils sont le visible effet.

Hors du monde où tourne et s’agite Le domino de son ennui, Quand l’homme reprend son vrai lui Dans la sécurité du gîte,

Alors à ses deux yeux ardents Il donne en pleine confiance La totale signifiance De son énigme d’en dedans.

Mais ni sa mère ni personne Ne surprendront ces regards-là Par lesquels il dit : « Me voilà ! » À son propre cœur qui frissonne.