French poem
53 (Dans l’arène, au milieu, le beau…)
by Maurice Vaucaire (1863–1918)
Dans l’arène, au milieu, le beau Monsieur Loyal Claque sa chambrière et donne le signal. Alors, tout frémissant et secouant la tête, Agitant la crinière en hennissant très fort, Arrive le cheval qui, brusquement s’arrête Devant lui, comme mû par un brusque ressort, Et fait à volonté le vivant ou le mort.
Ensuite, en jupe courte, enfonçant dans le sable, L’écuyère sautille et d’un sourire aimable Adresse aux spectateurs vingt baisers des deux bras. On l’asseoit vivement sur la bête qui rue. Gracieuse, nerveuse et sans grand embarras, Elle l’agace avec ses petits cris : « Hop ! hue ! « Allons ! All right ! » qui font rire de haut en bas Le public amoureux de la gentille fille.
L’orchestre joue un air entraînant de quadrille, Le cheval emballé va circulairement En ce plein océan de têtes allumées.
Puis un bout de repos ; des clowns viennent gaîment En grotesques maillots, en robes imprimées De lunes, de soleils et d’étoiles, fardés D’une farine épaisse et de rictus énormes, Avec des cheveux verts et des yeux tout bridés, Laissant croire parfois qu’ils ne sont pas des hommes.
Le plus drôle d’entre eux, d’une amoureuse voix, Surprend à l’écuyère un baiser sur les doigts. Elle est habituée à son discours frivole Et le repousse, mais le bon clown se console En culbutant des gens, en prenant des airs sots.
L’orchestre a redoublé de vigueur, et le brave Monsieur Loyal, toujours luisant et toujours grave, Commande aux employés de tenir les cerceaux. Sur la selle carrée et large de la bête, L’écuyère, debout, peut sauter et danser. Vite un coup de galop furieux, et la tête La première, affolée, elle va traverser Ces ronds de papier peint comme on crève un nuage.
Elle en sort les cheveux révoltés, le visage Rayonnant, ses jupons un peu désempesés Semblent une tulipe aux pétales brisés.
Ces femmes, ces chevaux, ces clowns : une féerie Ayant des odeurs d’écurie.