Versos French Oscar Wilde Ave, Imperatrix

French poem

Ave, Imperatrix

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Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine de ces plaines sans repos que soulève la marée, Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant qui les mondes se partagent.

La terre, fragile globe de verre, tient dans le creux de ta main, et à travers son coeur de cristal passent, comme les ombres par une région crépusculaire,

les lances de la guerre au vêtement cramoisi, les longues vagues empanachées de blanc, de la bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort, les torches des seigneurs, de la Nuit.

Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant à travers la grêle des bombes hurlantes.

Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la chevalerie anglaise.

Le clairon à la gorge de bronze résonne par les landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des hommes armés.

Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur de ses grenadiers, serre dans sa main son épée, en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il voit sur la pente de la montagne

le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement rythmé des tambours anglais résonner aux portes de Kandahar.

Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants, monte la route escarpée d'un vaste empire.

O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?

Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves marchands aux turbans blancs,

Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte cèdre et vermillon;

Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre l'ardeur de midi:

Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,

Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre, n'a aucun plaisir.

En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre à son amour avec ses yeux qu'éclaire l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.

Et bien des lunes, bien des soleils verront les enfants languissant d'attente épier le moment de grimper sur les genoux du père, et dans chaque demeure où sera entrée la désolation,

De pâles épouses, qui auront perdu leur maître et seigneur, baiseront les reliques du défunt, --quelque épaulette ternie, une épée,--pauvres joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,

Car ce n'est point dans les paisibles campagnes de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs que préfèrent les morts.

Il en est de leur nombre qui gisent près des murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane, et beaucoup au pays où le Gange coule pendant sept mois sur des sables mobiles.

Et d'autres gisent dans les mers russes, et d'autres dans les mers qui sont les portes de l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar que balaie le vent.

O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez votre proie!

Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais, toi qui ne parviens jamais au terme de la course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de terre?

Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne d'or. Que ton chant de joie fasse place au chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.

La vague, le vent furieux, la rive étrangère possèdent la fleur de la terre anglaise, --ces lèvres que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains qui jamais ne te serreront la main.

Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on trouve caché dans notre coeur le souci qui ne vieillit jamais?

À quoi nous sert-il que nos galères couvrent, comme une forêt de pins, toute partie de la mer? La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches gardiens de la Maison de douleur.

Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur plainte funèbre.

O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir, est-ce pour finir ainsi?

Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines, l'Angleterre doive monter la route escarpée.

Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé, ses veilleurs signaleront de loin la jeune République comme un soleil qui surgit des mers empourprées de la guerre.