French poem
Le Cygne
by Pamphile Le May (1837–1918)
Dans la nappe d'or d'un fleuve paisible, A l'heure où s'en va le bac du pêcheur, Un cygne mirait, fier de sa blancheur, En se balançant, son galbe flexible; Puis autour de lui des cercles nouveaux, Toujours s'éloignant sur les claires eaux, Traçaient tout à tour comme une auréole.. Un poisson jaloux, prenant la parole, Aux autres poissons dit on le voyant:
—Souffrirons-nous donc dans notre domaine Ce fier étranger au col ondoyant? Son vol l'apporta que son vol l'emmène; Il est un oiseau, non pas un poisson.
—Qu'il s'en aille loin! dit, à l'unisson, Le choeur menaçant des poissons stupides, Et tous contre lui s'élancent alors.
Le cygne ouvre, ému, ses ailes rapides Et vole en chantant jusque sur les bords.
—De quel droit viens-tu? dit un quadrupède, Sortant irrité de l'ombre des bois— Je ne souffre pas qu'on me dépossède; Va-t-en dans les airs.
Le cygne, aux abois, Nagea dans l'air pur et dans la lumière, Modulant encore un soupir divin.
Alors tout à coup, la tête première, D'un nuage noir fondit l'aigle vain:
—Descends, lui dit-il, tu n'es pas des nôtres! Sur le sol haï souvent tu te vautres Connue l'animal qui ne vole pas; Comme un vil poisson tu nages, toi cygne, Et tu prends dans l'eau tes joyeux ébats. Descends, ou, vois-tu, j'appelle, d'un signe, Pour te foudroyer, mes sujets de l'air.
Le cygne s'enfuit au fond du ciel clair. Depuis ce temps-là dans la solitude Le suave oiseau se cache avec soin; Il soupire seul, plein d'inquiétude, Et le moindre bruit le fait fuir au loin.
Parmi nous, hélas! souvent le génie A même destin que le cygne doux; Il sème, en passant, des flots d'harmonie: On le méconnaît, et de vils jaloux Le poursuivent loin de leur sale bave, Le génie errant, nulle part souffert, Qui jette en son vol un hymne suave, Le génie errant cherche le désert.