French poem
Le Loup Devenu Mouton
by Pamphile Le May (1837–1918)
La chose pourtant, je l'avoue, N'a pas de probabilité, Et l'on va croire que je joue Avec votre crédulité; Il n'en est rien, je vous l'assure, Et l'histoire improbable est sûre.
Pour la comprendre tout d'abord Et lui trouver de la justesse, Il faut savoir qu'un loup ne mord Que si la faim le presse. Partant de cette vérité On verra, je l'espère, Que le loup qui fait bonne chère Doit avoir de l'humanité.
Donc ce brigand de quadrupède Qu'on nomme mangeur de moutons Courait, hurlant sur tous les tons Et cherchant un remède Qui put à son mal mettre fin. Ce mal, passager d'ordinaire, N'était pas, certes imaginaire, C'était la faim.
Pour calmer un peu ses supplices, Ce loup efflanqué N'aurait pas manqué De déchirer avec délices Le plus chétif agneau, N'eut-il eu que la peau. Mais le chien faisait bonne garde Aux étables et dans les clos.
Il peut devenir un héros Celui-là que la faim poignarde... Las de guetter l'occasion, Notre loup finit par comprendre Qu'il devait autrement s'y prendre Et risquer une invasion. Que l'on soit loup, que l'on soit homme, Il faut manger; La vie à cela se consomme; Tanner n'y pourra rien changer. Il aborda, la gueule ouverte Et d'un air bien détermine, Un troupeau qui dans l'herbe verte Faisait sieste après dîné. Le chien accourut tout de suite, Mais, le loup ne prit point la fuite; Il fallut donc parlementer.
—J'ai faim, je mange, dit le fauve, Rien qu'un mouton et je me sauve: Je suis facile à contenter.
—Qu'à pas un ta griffe ne touche, Répliqua le cerbère, ou bien...
Cet «ou bien» avait l'air farouche, Mais le loup ne fit cas de rien Et continua sa menace. Le chien qui n'était pas bonasse Se creusa le cerveau Pour trouver un moyen nouveau De protéger la bergerie.
—Vous avez faim? dit-il au loup; Si ce n'est point plaisanterie Je vous ferai manger beaucoup Et j'adoucirai votre peine: Enrôlez-vous dans mon troupeau, Allez paître au son du pipeau Et vêtez la robe de laine; Cela vaudra mieux, bien des fois, Que de courir, avide Et le ventre vide, A travers champs et bois.
—Je crois que votre offre est honnête Et je l'accepte franchement, Répondit la prudente bête, Tout en souriant méchamment; Je vous demeurerai fidèle Puisque je serai bien nourri; Je vais être un agneau modèle, J'en ferais le pari.
Combien ainsi font du tapage Jettent au vent page sur page, Menacent de tout fracasser, Mais qui perdent leur violence Et gardent un prudent silence Dès qu'on offre de les placer!