French poem
Sur l’avenue sans fin
by Paul-Napoléon Roinard (1856–1930)
Le ciel fangeux et bas, sur moi semblait avoir En ce lugubre jour de malheur et de pluie, Versé tout le fiel, toute l’écume et la lie Dont reste inépuisablement vile et remplie La creuse éternité de sa coupe, infinie. « C’était à blasphémer ! » et je pleurais ce soir, En traversant le bois tout noir. Une apaisante brise avait chassé la pluie Et je me mis à suivre, sans but ni vouloir, L’avenue ombreuse et sans fin, qu’immense, double Et longe le lac des reflets de son miroir. Et pareils aux lueurs de mes yeux sous le trouble De mon désespoir, Vers moi, les regards du lac, vacillaient ce soir, Comme aux suprêmes pleurs qu’un bon vent sèche ou cueille Après l’orage, au bord d’un cil ou d’une feuille. Je levais haut mon front plus triste de les voir ; Mais, ô vision pire et d’un poignant pouvoir ! Auprès de l’eau plissée, avec le velours noir De ses arbres, la gravité de sa pénombre Et son doux ciel aussi ténébreusement clair Qu’un corps de femme brune au fond d’un antre sombre, La Nuit, à moitié dévêtue, avait cet air De subit abandon et les souverains charmes D’une veuve lasse qu’un sommeil de sa chair Aurait au bord du lit surprise, à bout de larmes.
À cette heure assoupie et discrète du soir Où tout devrait songer vers du paisible espoir, Une voix avinée au timbre monotone, Péniblement chantonne, Traînante et fausse au fond du bois tout noir
J’erre à travers le vide, Le front livide, Le ventre creux, Le crâne vide !…
Vers la ville, sous bois, La chanson brusquement s’endort, comme étranglée. Tout se tait, puis soudain dans l’ombre d’une allée Un chant de femme monte et, sinistre, sa voix Toute voilée, Au loin se répercute, d’effrois en effrois, Vers la ville, sous bois :
Gueuse !… je me vengerai Et je le prendrai Tous tes amants et tes amies Les plus jolies ! Et tu sentiras, loin du cœur, loin de ta peau, Papillonner Leur baiser ; Et tu sentiras, vers ton cœur, près de ta peau, Papillonner les coups de couteau !
Du Songe, retombant, par l’Image, au Réel, Ma pensée à nouveau, d’un coup s’est abîmée Puis retourne au chevet de torture où l’Aimée Se débat sous un mal dont le baiser cruel Peut la défigurer ou tuer affamée.
:Et je revois ses bras amaigris et nerveux Au fond du clair-obscur qu’un rideau tend sur eux, Sa gorge à moitié nue et presqu’inanimée, Ses doigts blancs et crispés le long du corps fiévreux Que, mouillé de sueur, moule un drap qui l’enroule, Puis, percé de trois trous, pour la bouche et les yeux, Ce voile de toile hideux Qui lui fait un crâne au front sans cils ni cheveux, Comme le masque mort d’une infâme cagoule Et, dans les orbites ouatés d’ombre et vitreux De larmes, je devine un regard douloureux Qui parait me pleurer de suprêmes adieux…
« Non Non ! je me révolte au spectacle odieux De voir tant d’amour et de charme disparaître Si laidement !… Non ! Non ! C’est à se haïr d’être ! » Et je sanglote et je ricane vers les cieux, Je sens un long frisson d’horreur qui me pénètre Et la voix haineuse, les dents longues, l’œil fou, De tout mon être, Je hurle à cette mort, dans le soir, comme un loup !…
Un bouleau pâle aux bras décharnés, tout d’un coup S’étire avec des craquements secs de vertèbres Qui font plonger un cygne, s’enfuir un hibou Et tressaillir les ténèbres !… Au loin sous des trembles peureux, l’auguste paix Du lac redit très bas tous ces échos secrets De mes angoisses funèbres !… « Oh ! jamais, ma bonne et ma belle, non, jamais ! Je n’ai tant su, de quel cœur je t’aimais ! »
Pourtant nous vivions deux d’une âme mutuelle ! D’elle je chérissais l’éternité d’instants Où, durant la langueur d’un silence fidèle, Sa clairvoyance en moi que l’heure imprégnait d’elle ; M’avait durablement reflété dans le temps
Comme cette avenue à ce lac parallèle Qui, de la brune à l’aube et de l’aube au déclin, Répète rire, effroi, baiser, crime ou querelle Que, selon le décor des saisons, pêle-mêle Il réfléchit, passants sur ce vivant chemin Qui marche et qui vieillit toujours nouveau sans fin ; Comme cette avenue à ce lac parallèle, Je lui devais la joie idéale et charnelle D’avoir senti souvent jusqu’à taire nos voix Le charme de mirer notre extase jumelle, Comme cette avenue en ce lac parallèle !…
Et quand j’allais au devant d’elle, que de fois Vers son front clair d’amour, vers son cœur fou de flammes J’eus du ciel plein les yeux en traversant le bois, Ce bois intime où tant et tant nous nous aimâmes, Corps à corps, avec nos âmes !
Aussi ce bois gardien de nos meilleurs émois Savait, rien qu’à mes pas, prendre geste et figure Pour m’évoquer l’aimée : Il imitait la voix Secrète de sa lèvre et l’embaumé murmure De ses baisers errants au rythme de nos cœurs. Suivant les jours il arborait sa chevelure Ondulée en buissons lourds et couleur de mûre, Ou se mamelonnait des vermeilles blancheurs De la neige, au soleil, éclatante et dorée Comme les tons de miel de sa poitrine ambrée ! Ou, parfois, sous l’arc épais d’un sombre croissant De broussaille, il me jetait, soudain, à l’orée D’un sentier, son regard d’un brun fauve et luisant Tel que, dans l’ombre, l’or en grappe des cytises. Qu’il fut d’été, d’hiver, de rouille ou verdissant, Toujours ce bois sacré suscitait mes hantises, Surtout aux moments doux des heures indécises… Et, quand son souffle chaud haletait, se grisant Aux puissantes senteurs qu’expirent les épines
Noires, je rêvais de son cher et rougissant Sourire et du lent frôlement des mains câlines Qu’elle ouvrait pour offrir tout en les caressant, Ses seins veinés de vert, dont les chairs ivoirines Semblaient avoir dardé leurs dures pointes fines Dans le sang qui jaillit, en fleurs Des églantines. Et ce soir, j’éprouvais d’ineffables douceurs En voyant, là tout près, un patient lierre Qui, peu à peu, par ses rampements enlaceurs S’était haussé hors l’ombre meurtrière D’un chêne et je songeais qu’en un désir pareil Elle avait toute femme et toute fière Poussé le long de moi jusqu’au soleil.
:Tout à coup, Brusque piqûre à la chair nue Et brune du ciel, là-bas, au bout Des mystères infinis de cette avenue Et comme du fond de son deuil, voilà que point Très loin, très loin, presqu’à limite de vue L’infime point D’or d’une étincelle si ténue Qu’elle évoque un vol de luciole perdue En l’étendue Opaque d’une orageuse nue. Avec elle ou jailli d’elle, voilà que point En très subtile vibrance à peine entendue L’infime frisson d’ombre d’un point Sourd et dont la démence bruit plus menue Qu’au loin L’aile battante du frêle insecte qui vole, Cogne et tourne dans un coin Sombre… On dirait une guêpe avide ou frivole Qui butine ou lutine, aiguillonne ou frémit Avec une ardeur folle
Dans cet immense fruit : Le sein palpitant de la Nuit ; Et, pareil au changeant velours du bois qui semble Avoir glissé sur les hanches du ciel, ce bruit D’ombre parait draper une clarté qui tremble… Son point sourd maintenant s’aile d’or qui reluit, Grossit, s’approche illuminant le lourd ensemble D’une masse informe qui trépide, éblouit, Gronde, fulgure et très obscurément ressemble À quelque monstre aux durs regards irrésolus Mais radieux tout ensemble ; Monstre dont les yeux fous d’épouvante et velus D’aveuglants rais de lumière, de plus en plus Grandiraient effarés par la sûre détresse De se voir dans le noir de gouffres absolus… Vertigineusement sa silhouette épaisse, En des nuages bas, ronfle, roule, progresse, Ensoleille le sol de ses larges clins d’œil Tranchants comme des faulx et, derrière elle, laisse Son ombre au loin traîner de longs crêpes de deuil… Soudain, les nerfs tendus par l’affolante ivresse De la vitesse, une femme à l’avant, se dresse Dans un surnaturel sursaut d’intime orgueil Et, superbe ainsi qu’une Victoire à la proue Semble pousser du pied devant soi son cercueil. Mais à la voir sous ces nuages que secoue L’occulte tournoiement giclant de chaque roue Dont les éclaboussures scintillent de feux Et lui nimbent les flancs de rayons nébuleux, Elle prend l’air d’un spectre aux deux ailes de boue… Les traits encagoulés par un masque hideux Qui lui fait un crâne au front sans cils ni cheveux Où rampent des lueurs verdâtres d’ossuaire Et que percent trois trous pour la bouche et les yeux, Le corps enroulé d’un sarrau gris-poussière Qui moule avec l’exacte rigueur d’un suaire Sa svelte et fragile taille de sablier, Dans un tourbillon de songe, elle passe, altière
Et grêle comme un espoir, ce vol d’éphémère !… L’âpre saccade d’un rire a fusé derrière. Sa fuite… aigre rire qu’on eût dit s’enrayer De tant de joie et dont la dissonance aride Sous le bois s’élargit, de hallier en hallier Pareille à l’eau du lac qui certains jours se ride Jusqu’au ciel, sous l’effroi d’une chute homicide. Oh ! ce rire de bouche, peut-être sans dents ! Très loin, toujours plus loin, tout là-haut, je l’entends Se perdre par delà l’horizon, dans le vide !…
Puis tout s’est tu… Muet, va triompher le soir Dans un calme de mort mais ô subtil pouvoir Magnétique des sons vers les sons soudain, l’aigre Rire fanfaron réveille en sursaut d’espoir La voix par l’ivresse endormie et, plus allègre, Son chant reprend sous les fourrés du bois tout noir…
J’erre à travers le vide, Le front livide, Le ventre creux, Le crâne vide, L’œil amoureux Et le cœur bien heureux !…
Peut-être le bonheur c’est de forcer le Sort Car devant nous fuit le vide !… marchons ! l’Effort Grandit l’Espoir ; le jour s’en va, le jour se lève, Après l’été le vin, après l’hiver la sève, Ici le val, là-haut le mont, là-bas la grève Et la mer et du vent… Marchons Marchons encor ! Derrière un horizon d’autres lointains, sans trêve, S’offrent aux pas poudreux comme aux ailes du rêve ! Suis ta chair qui marche même lorsqu’elle dort ! Car c’est toujours la Vie en route pour la Mort !
Ô Nature éternellement déconcertante Qui fonds en harmonie infinie et constante Et la joie et la lutte et le deuil et la paix, Nature qui refais sans cesse et redéfais Ton œuvre toujours même et pareille jamais, Es-tu l’artiste fort à la main mécontente Qui chaque soir, très las mais hurlant sous le faix Détruit rageusement ses merveilleux essais Puis, souriant, s’endort dans la sereine attente Du jour qui parfera le chef-d’œuvre qu’il tente ?
Si tu l’es, hâte-toi romps le cycle cruel D’une vie où, sans but qu’un leurre universel, Tout se meut et se meurt, astres, fruits, fleurs où femmes Où toi-même en prison sous tes fragiles trames Tu n’ourdis que tissus d’où s’échappent nos âmes ! Car nous vibrons, hélas d’un vœu de bonheur tel Que parfois nous vivons loin de nos corps infâmes L’amour pur et sans fin qu’à seize ans nous rêvâmes Et nous songeons si haut dans l’abîme du ciel Que l’homme se sent mûr pour rester immortel !
Et pris d’un renouveau d’énergie et d’espoir Je marchais vers la Tour de lumière tranquille Et veilleuse, qu’allume en plein ciel, sur la ville, Chaque retour du soir, Puis, calme, je franchis l’horreur du bois tout noir