Versos French Pierre Quillard I

French poem

I

by

Listen in the reader

Une nuit langoureuse et sereine enveloppe D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or Les barques, essaim las de cygnes sans essor, Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope;

Et des flambeaux pareils à des soleils couchants Illuminent la soie et les gemmes persanes. Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants.

Les esclaves courbés effleurent de leurs rames Les papyrus géants teints de brèves clartés Et l'eau lente roulant des flots de voluptés Où se mirent les yeux et les seins nus des femmes.

Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font Les voix des matelots, les flûtes et les harpes Le guérisseur voilé de ses triples écharpes Ossar-Hapi sommeille en son temple profond;

Et de vagues lueurs éparses sur les dalles Eclairent tristement de leurs reflets confus Les suppliants couchés auprès des grêles fûts En un fétide amas de chairs et de sandales.

Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi Les pèlerins perclus de maux, rongés d'ulcères, Mais tel que le géant déchiré par les serres Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi

Evoque sans trembler le prince du mystère: «O maître, hôte caché du sanctuaire, ô Roi, Vierge d'étonnement puéril et d'effroi, J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre,

Atroces et cléments, magnifiques et laids Et j'ai prié selon l'ordonnance des rites Près du fleuve farouche où chantent les lychnites Dans la splendeur des clairs de lune violets

Et là-bas, où les daims paissent la mousse rase Sous les neiges de la fabuleuse Thulé, J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé Par les nuits qu'une aurore inoubliable embrase;

Mais nul n'a dit le mot que j'ai cherché longtemps Et qui me guérirait des angoisses de l'âme: Parle, sinon la mort prochaine me réclame Et l'horreur d'ignorer me consume: j'attends.»