Versos French Ponce-Denis Écouchard-Lebrun À M. de Buffon, sur ses détracteurs

French poem

À M. de Buffon, sur ses détracteurs

by (1729–1807)

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Buffon, laisse gronder l’Envie ; C’est l’hommage de sa terreur : Que peut sur l’éclat de ta vie Son obscure et lâche fureur ? Olympe, qu’assiège un orage, Dédaigne l’impuissante rage Des Aquilons tumultueux ; Tandis que la noire Tempête Gronde à ses pieds, sa noble tête Garde un calme majestueux.

Pensais-tu donc que le Génie Qui te place au trône des arts, Long-temps d’une Gloire impunie Blesserait de jaloux regards ? Non, non, tu dois payer la Gloire ; Tu dois expier ta mémoire Par les orages de tes jours ; Mais ce torrent qui dans ton onde Vomit sa fange vagabonde, N’en saurait altérer le cours.

Poursuis ta brillante carrière, Ô dernier Astre des Français ! Ressemble au Dieu de la lumière, Qui se venge par des bienfaits. Poursuis ! que tes nouveaux ouvrages Remportent de nouveaux outrages Et des lauriers plus glorieux : La Gloire est le prix des Alcides ! Et le Dragon des Hespérides Gardait un or moins précieux.

C’est pour un or vain et stérile Que l’intrépide fils d’Eson Entraîne la Grèce docile Aux bords fameux par la Toison. Il emprunte aux forêts d’Épire Cet inconcevable Navire Qui parlait aux flots étonnés ; Et déjà sa valeur rapide Des champs affreux de la Colchide Voit tous les monstres déchaînés.

Il faut qu’à son joug il enchaîne Les brûlans taureaux de Vulcain : De Mars qu’il sillonne la plaine Tremblante sous leurs pieds d’airain. D’un Serpent, l’effroi de la terre, Les dents, fertiles pour la guerre, À peine y germent sous ses pas, Qu’une Moisson vivante, armée Contre la main qui l’a semée, L’attaque, et jure son trépas.

S’il triomphe, un nouvel obstacle Lui défend l’objet de ses vœux : Il faut par un dernier miracle Conquérir cet or dangereux : Il faut vaincre un Dragon farouche, Braver les poisons de sa bouche, Tromper le feu de ses regards ; Jason vole ; rien ne l’arrête. Buffon ! pour ta noble conquête Tenterais-tu moins de hasards ?

Mais si tu crains la tyrannie D’un monstre jaloux et pervers, Quitte le sceptre du Génie, Cesse d’éclairer l’Univers, Descends des hauteurs de ton ame, Abaisse tes ailes de flamme, Brise tes sublimes pinceaux, Prends tes envieux pour modèles, Et de leurs vernis infidèles Obscurcis tes brillans tableaux.

Flatté de plaire aux goûts volages, L’Esprit est le dieu des instans, Le Génie est le dieu des âges, Lui seul embrasse tous les temps. Qu’il brûle d’un noble délire Quand la Gloire autour de sa lyre Lui peint les Siècles assemblés, Et leur suffrage vénérable Fondant son trône inaltérable Sur les empires écroulés !

Eût-il, sans ce tableau magique Dont son noble cœur est flatté, Rompu le charme léthargique De l’indolente Volupté ? Eût-il dédaigné les richesses ? Eût-il rejeté les caresses Des Circés aux brillans appas, Et par une étude incertaine Acheté l’estime lointaine Des peuples qu’il ne verra pas ?

Ainsi l’active Chrysalide, Fuyant le jour et le plaisir, Va filer son trésor liquide Dans un mystérieux loisir. La Nymphe s’enferme avec joie Dans ce tombeau d’or et de soie Qui la voile aux profanes yeux, Certaine que ses nobles veilles Enrichiront de leurs merveilles Les Rois, les Belles et les Dieux.

Ceux dont le Présent est l’idole Ne laissent point de souvenir : Dans un succès vain et frivole Ils ont usé leur avenir. Amans des roses passagères, Ils ont les graces mensongères Et le sort des rapides fleurs. Leur plus long règne est d’une aurore ; Mais le Temps rajeunit encore L’antique laurier des neuf Sœurs.

Jusques à quand de vils Procustes Viendront-ils au sacré vallon, Bravant les droits les plus augustes, Mutiler les fils d’Apollon ? Le croirez-vous, Races futures ? J’ai vu Zoïle aux mains impures, Zoïle outrager Montesquieu ! Mais quand la Parque inexorable Frappa cet Homme irréparable, Nos regrets en firent un Dieu.

Quoi ! tour à tour dieux et victimes, Le sort fait marcher les talens Entre l’olympe et les abîmes, Entre la satire et l’encens ! Malheur au mortel qu’on renomme. Vivant, nous blessons le Grand-Homme ; Mort, nous tombons à ses genoux ; On n’aime que la Gloire absente ; La mémoire est reconnaissante ; Les yeux sont ingrats et jaloux.

Buffon, dès que rompant ses voiles, Et fugitive du cercueil, De ces palais peuplés d’étoiles Ton Ame aura franchi le seuil, Du sein brillant de l’empyrée Tu verras la France éplorée T’offrir des honneurs immortels, Et le Temps, vengeur légitime, De l’Envie expier le crime, Et l’enchaîner à tes autels.

Moi, sur cette rive déserte Et de talens et de vertus, Je dirai, soupirant ma perte : Illustre Ami, tu ne vis plus ! La Nature est veuve et muette ! Elle te pleure ! et son Poète N’a plus d’elle que des regrets. Ombre divine et tutélaire, Cette Lyre qui t’a su plaire, Je la suspends à tes cyprès !