Versos French Raoul Ponchon La Première Ride

French poem

La Première Ride

by (1848–1937)

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Quand le Gentilhomme d’en Haut Eut tiré de l’affreux chaos Cet autre chaos qu’est le monde, D’un seul clignement de ses yeux, Le soleil, la terre, les cieux, Et l’homme brun, la femme blonde ; Quand à cette création Il eut donné le coup de fion ;

« Ne reste plus qu’à la défaire — Dit-il — par le Néant, mon Père ! Ainsi donc les fleurs fleuriront Au printemps, et se faneront En automne, sans cause aucune ; Les soleils deviendront des lunes. Les saisons viendront, s’en iront, À propos de rien, pour des prunes ;

Toi-même, misérable Adam, Tu perdras ton cheveu, ta dent. Pour Ève, il en ira de même. Telle est ma volonté suprême. »

Là-dessus, l’excellent Bon Dieu Rentra dans son propre milieu. Et tout se passa de la sorte Qu’il avait dit. On s’en rapporte…

Or, un jour qu’il déambulait Dorlotant on ne sait quel rêve, Il rencontra notre mère Ève Qui sanglotait, se désolait Au bord d’une claire fontaine : « Ève, dis-moi quelle est ta peine ? Adam t’a-t-il fait du chagrin ? »

Elle dit : « Ô mon souverain ! Non, non, Adam est un brave homme Qui m’aime… mais regarde comme Je deviens laide. Quel affront ! Vois cette ride sur mon front ; Qu’est-ce que cela signifie ? L’aurai-je donc toute ma vie ?

— Bah ! mon enfant, cela n’est rien. Il en viendra d’autres, combien ? Plus tard, quand tu seras moins nue. D’ailleurs, je t’avais prévenue, L’homme et la femme vieilliront, Avais-je dit. Et sur leur front Les rides se multiplieront, Tu n’y saurais couper, ma vieille, Argile idéale, ô merveille ! Dure est ma loi, mais c’est ma loi. — Eh ! que me fait à moi, ta loi ?

Lui répondit la pauvre femme, Je la trouve stupide, infâme. Vieillir tant que tu voudras, mais Ce que je n’admettrai jamais, C’est d’être ainsi défigurée ; Jamais, entends-tu bien, jamais, Pourquoi rendre laid ce qu’on crée ? » Le Seigneur trouva superflu D’insister, et dit : lanturlu !…

Et voilà des siècles, en somme, Que les filles d’Ève sont comme Leur mère, et ne sauraient d’abord Se faire à la navrante idée De devenir toutes ridées. Et je ne leur donne pas tort.