French poem
Souvenir de voyage
by Raoul Ponchon (1848–1937)
Nous étions, une année, en Suisse Un ami et moi, son complice, Ni plus ni moins que deux Anglais ; Quand il nous prit la fantaisie D’aller voir, en leur Valaisie, Ces messieurs crétins du Valais.
Un jour, donc, par un temps propice, Nous dévalions à Saint-Maurice. Sis entre deux monts sourcilleux, Et le chef-lieu du crétinisme, Si l’on en croit ceux du tourisme. Nous ne pouvions espérer mieux.
Nous gagnâmes une guinguette, Où déjà le patron nous guette, En nous souhaitant « bon matin » : « Ces messieurs dîneront, sans doute ? » Nous l’interrompîmes : « Écoute ! Trouve-t-on ici des crétins ? »
Mais lui, fixant comme une cible Nos deux visages impassibles, Hésita, craignant de choisir La réponse définitive, Qui ferait de nous ses convives, Ou nous déciderait à fuir.
Enfin, avec un bon sourire, Il prit le parti de nous dire : « Non, messieurs, non. — C’est malheureux ! » Fîmes-nous. « Oui, c’est bien dommage, Car, désirant leur rendre hommage, Nous n’étions venus que pour eux. »
Voilà notre homme fort en peine, Mais, de peur de perdre une aubaine, « Quoi, messieurs ! c’est donc sérieux !. Nous dit-il. « Eh bien ! que je meure ! Si vous n’en voyez, tout à l’heure, Au moins un, des plus curieux. »
Alors, nous nous mîmes à table. Et bientôt un être minable Entra, fichu comme Scarron, Torticol, et bigle et bancroche, En lequel absurde fantoche, Nous reconnûmes le patron…
Étant, ce jour-là, d’humeur tendre, Nous feignîmes de nous méprendre À cet artifice enfantin, Sans autrement lui chercher noise. Plus tard en réglant notre ardoise Nous lui dîmes : « Bravo, crétin ! »
Et lui : « Messieurs, point de colère ! Ce que j’en fis c’est pour vous plaire. Mais, si vous m’avez bien compris, Nous n’avons de crétins en Suisse, Non plus ailleurs qu’à Saint-Maurice, Que quand il en vient de Paris. »