Versos French Renée Vivien Ainsi je parlerai…

French poem

Ainsi je parlerai…

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Si le Seigneur penchait son front sur mon trépas, Je lui dirais : « Ô Christ ! je ne te connais pas.

« Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne, Et j vécus ainsi qu’une simple païenne.

« Vois l’ngénuité de mon cœur pauvre et nu. Je ne te connais point. Je ne t’ai point connu.

« J’ai passé comme l’eau, j’ai fui comme le sable. Si j’ai péché, jamais je ne fus responsable.

« Le monde était autour de moi, tel un jardin. Je buvais l’aube claire et le soir cristallin.

« Le soleil me ceignait, de ses plus vives flammes, Et l’amour m’inclina vers la beauté des femmes.

« Voici, le large ciel s’étalait comme un dais. Une vierge parut sur mon seuil. J’attendais.

« La nuit tomba… Puis le matin nous a surprises Maussadement, de ses maussades lueurs grises.

« Et dans mes bras qui la pressaient, elle a dormi Ainsi que dort l’amante aux bras de son ami.

« Depuis lors j’ai vécu dans le trouble du rêve, Cherchant l’éternité dans la minute brève.

« Je ne vis point combien ces yeux clairs restaient froids, Et j’aimai cette femme, au mépris de tes lois.

« Comme je ne cherchais que l’amour, obsédée Par un regard, les gens de bien m’ont lapidée.

« Moi, je n’écoutai plus que la voix que j’aimais, Ayant compris que nul ne comprendrait jamais.

« Pourtant, la nuit approche, et mon nom périssable S’efface, tel un mot qu’on écrit sur le sable.

« L’ardeur des lendemains sait aussi décevoir : Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.

« Vois, maintenant, Seigneur, juge-moi. Car nous sommes Face à face, devant le silence des hommes.

« Autant que doux, l’amour me fut jadis amer, Et je n’ai mérité ni le ciel ni l’enfer.

« Je n’ai point recueilli les cantiques des anges Pour avoir entendu jadis des chants étranges,

« Les chants de ce Lesbos dont les chœurs se sont tus. Je n’ai point célébré, comme il sied, tes vertus.

« Mais je ne tentai point de révolte farouche : Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.

« Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu, Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu !

« Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie, S’étonnerait de la beauté de mon amie,

« Et la vierge de mon désir, pareille aux lys, Lui semblerait plus belle et plus blanche qu’Atthis.

« Nous, le chœur, retenant notre commune haleine, Écouterions la voix qu’entendit Mytilène,

« Et nous préparerions les fleurs et le flambeau, Nous qui l’avons aimée en un siècle moins beau,

« Celle-là sut verser, parmi l’or et les soies Des couches molles, le nektar rempli de joies.

« Elle nous chanterait, dans son langage clair, Ce verger lesbien qui s’ouvre sur la mer,

« Ce doux verger plein de cigales, d’où s’échappe, Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.

« Nos robes ondoieraient parmi les blancs péplos D’Atthis et de Timas, d’Èranna de Télos,

« Et toutes celles-là dont le nom seul enchante S’assembleraient autour de l’Aède qui chante !

« Voici, me sentant près de l’heure du trépas, J’ose ainsi te parler, Toi qu’on ne connaît pas.

« Pardonne-moi, qui fus une simple païenne ! Laisse-moi retourner vers la splendeur ancienne,

« Et, puisque enfin l’instant éternel est venu, Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu ! »