French poem
La Conque
by Renée Vivien
Passant, je me souviens du crépuscule vert Où glissent lentement les ombres sous-marines, Où les algues, offrant leur calice entr’ouvert, Étreignent de leurs bras fluides les ruines Des vaisseaux, autrefois pesants d’ivoire et d’or… Je me souviens du soir où la nacre s’irise, Où dorment les anneaux, étincelants encor, Que donnaient à la mer ses époux de Venise…
Passant, je me souviens du curieux travail Des éternels jardins qui gardent, virginales, La fleur de nacre fraîche et la fleur du corail, Dont les profonds remous avivent les pétales, Rose animale et rouge éclose dans la nuit… Je me souviens d’avoir bu l’odeur de la brume Et d’avoir contemplé le sillage qui fuit En laissant sur les flots une neige d’écume… Je me souviens d’avoir vu, sur l’azur changeant Des vagues, refleurir les astres du phosphore. Mon lit frileux était le doux sable d’argent… Je me souviens d’avoir frôlé le madrépore En ses palais… d’avoir vu des lambeaux empreints De sel, qui furent des bannières déployées… D’avoir pleuré les yeux et les cheveux éteints Et les membres meurtris des amantes noyées… J’ai connu les frissons de leur baiser amer… Dans mon cœur chante encor la musique illusoire De l’Océan… Je garde en ma frêle mémoire Le murmure et l’haleine et l’âme de la mer.