French poem
Elegie pour Damon, à Philis
by Saint-Amant (1594–1661)
Philis, dont les beaux yeux, avec des traits de flame, Ont penetré les miens et passé dans mon ame, Par quels tristes accens me doy-je lamenter De voir sans reconfort mes ennuis s’augmenter ? Depuis le jour fatal qu’en l’amoureuse chaisne Le Ciel me fait souffrir une eternelle gesne Depuis que vos beautez me donnerent la loy, Treuvant tous les amans bien mieux traitez que moy, Je leur dy librement qu’ils ont tort de se plaindre, Pour grands que soient les maux qui les puissent atteindre, Et, jusqu’au fond du cœur leur decouvrant mes coups, Ils tiennent que leur sort est de beaucoup plus dous. Mais y voyans au vif engravée une image De qui le beau sujet me cause ce dommage, Les mieux sensez d’entre eux se disent à l’instant Plus mal-heureux que moy de ne l’estre pas tant.
Aussi, belle Philis, si mon ame soûpire, Ce n’est pas de souffrir sous un si doux empire ; Si mes cris redoublez éclattent jusqu’aux cieux, Ce n’est pas de brûler au feu de vos beaux yeux ; Au contraire, ô Philis ! la raison m’y convie, Je m’en tiens trop heureux, et ne conte ma vie Que depuis ce moment qu’un doux et long trepas Me fut predestiné par vos divins appas.
La douleur qui me pousse à former cette plainte, Qui, comme mon amour, est exemte de feinte, Me vient d’avoir perdu le bon-heur de vous voir Lors que mon bon destin m’en donnoit le pouvoir. Ô cruelle avanture ! ô perte irreparable ! Ô regret eternel ! ô Damon miserable ! Falloit-il que le sort te vint offrir ce bien Avec intention de ne t’en donner rien ! Ô rare et seul objet d’où ma peine procede, Las ! regardez un peu comme tout me succede ! J’eusse esté rechercher cet honneur nompareil Par un chemin plus long que celuy du soleil ; J’eusse entrepris cent fois, d’un courage invincible, De faire ce qu’un Dieu trouveroit impossible, Pour vous voir à mon aise une fois seulement, Et puis estre à jamais dedans l’aveuglement. Et cependant mon heur et vostre destinée Jusques dans ma maison vous avoient amenée ; Mais le Ciel, envieux du bien que j’en eusse eu, Voulut que le projet s’en fist à mon deceu.
Helas ! si vous sçaviez, ô l’astre des plus belles ! Avec quel sentiment j’entendis ces nouvelles, Il ne me faudroit plus d’autre preuve d’amour Pour vous rendre mes feux aussi clairs que le jour. Je m’en courus soudain dans ces lieux solitaires Baiser de vos beaux pas les sacrez caracteres, Et murmurant dessus mille mots insensez, De regret et de joye également poussez, J’y fus un long espace attaché par la veue, Le corps sans mouvement et l’ame toute emeue. Tant qu’à la fin ma voix avec mille souspirs, Donna ces vers en garde aux amoureux zephirs,
Ô terre ! à qui le ciel, plus qu’à moy favorable, A permis de jouyr d’un bien si desirable Que de toucher ma reine et la voir de si près, Mesme jusques aux lieux tenus les plus secrets, De peur qu’à l’advenir quelque pied sacrilege Entrant dedans ce parc sans aucun privilege, Ne te vienne fouler, je te feray couvrir, Ou j’y seray tousjours quand il faudra l’ouvrir ; Et quand l’esté bruslant alterera ta face, Et quand l’hyver transi te chargera de glace, Mes yeux avec des pleurs éteindront ton ardeur ; Mes souspirs enflamez chasseront ta froideur ; Mais je ne pense pas que rien te puisse nuire, Après que mon soleil a sur toy daigné luire : Soleil dont les rayons, te visitans encor, Mieux que ceux de Phebus te changeroient en or.
Ô terre bien-heureuse ! encor que la nature Jadis de l’univers ordonnant la structure, Par un decret occulte aux humains jugemens, T’ait mise le plus bas de tous les elemens, Je veux, et je le puis, que ma plume hardie, Quoy que la medisance ou la sottise en die, Porte si haut ta gloire en presence de tous, Que le trosne des dieux un jour soit au dessous.
La Renommée en fin, quand je t’auray depeinte, Parlera plus de toy que de la Terre sainte ; Cybele à ton sujet aura tous les autels Que l’on a consacrez aux autres immortels ; On passera les mers, sans craindre aucun obstacle, Pour jouyr de ta veue ainsi que d’un miracle ; Et quand au bout du temps ce monstre bruslera, Si le Destin m’en croit, il te preservera, Je te prie, ô beau lieu ! qu’aussi-tost que la Parque Contraindra mon esprit d’entrer dedans sa barque, Enregistrant mon nom dans le livre des morts, Il te plaise fournir de sepulcre à ce corps.
À peine avois-je dit ce que ma main exprime, Que sur ces pas cheris mes levres je r’imprime, Et m’arrachant moy-mesme à regret de ce lieu, Mes soûpirs seulement purent leur dire adieu. Philis, voyez par là combien je vous honore, Et pour en parler mieux, combien je vous adore, Puisque ce que vos pieds n’ont touché qu’en passant Tire de mon amour un effet si puissant. Mais, ô rare beauté ! j’oubliois à vous dire Que là tous les objets, pour croistre mon martyre, De vostre bel aspect tous gais, tous embellis, Sembloient dire à mes yeux : Nous avons veu Philis.
De grâce, octroyez-moy que ce bon-heur m’arrive, Ou je verray bien-tost la sombre et pasle rive, Car un demon me dit, me suivant pas à pas, Que ce retardement hastera mon trespas.