French poem
Hymne à la Raison
by Sébastien-Charles Leconte (1860–1934)
Puisque tu viens, Épouse austère, Immortelle et sainte Raison, Châtier des dieux de la Terre L’inconsciente trahison, Dépouille, ô flamme solitaire, La sombre forêt du mystère De sa malsaine frondaison, Et chasse l’ombre délétère Des désirs dont la brume altère Le cercle entier de l’horizon.
Mes mains au vol ont pris la trombe Des rêves qui troublaient mes sens, Et mon âme sera la tombe De leur foule aux cris impuissants : Que sur les captifs qu’il surplombe Le roc de mon vouloir retombe, Et que les souffles mugissants, Où, dans un orage, succombe Le courroux de leur hécatombe, Fument vers toi comme un encens.
Et, de ce sol, que leur supplice Consacre pour ton culte pur, Je veux qu’à mes accents jaillisse L’assise du temple futur : Qu’un linceul de pierre complice À tout jamais ensevelisse Les destins de mon songe obscur, Pour qu’attestant le sacrifice, Les murs du suprême édifice Éclairent le suprême azur.
Vaincu, je suis encor le maître De qui les terribles travaux, Dignes de l’athlétique ancêtre Des races dont je me prévaux, Au frein sacré savent soumettre Du rythme, du nombre et du mètre Les fougueux et divins chevaux, Et peuvent, pour les temps à naître, Appeler aux gloires de l’être La strophe aux quadriges rivaux,
Et ma force accepte t’augure De cette aurore pleine d’yeux, Où le chœur des odes fulgure De l’or des buccins radieux, Où, des visions que j’abjure Repoussant vers la nuit obscure La foule aux regards odieux, Frissonne l’immense envergure Du Verbe en qui se transfigure La face morte de mes Dieux.
Pour Celle dont la main délivre Quiconque a reconnu ses lois Éveillez-vous, vous dont s’enivre L’auguste majesté des bois, Paroles d’or, hymnes de cuivre, Que l’aile des vents ne peut suivre ! Et toi, qui vibres et qui vois, Esprit de la pierre et du livre, Souffle sans qui rien ne peut vivre, Ame des lyres et des voix,
Toi, que vainement répudie L’exacte et sévère beauté, Gardant, en ses voiles roidie, L’inexorable vérité, Chante, et gronde, et sois l’incendie, D’où surgira, haute et hardie, L’immortelle et calme cité, Que, dans ma pensée agrandie, Ma libre volonté dédie À la dernière Déité.