French poem
Le Servage
by Sébastien-Charles Leconte (1860–1934)
De quels pôles viens-tu, Souffle ! âme du Poème ? Noir ouragan lyrique où la nuée essaime Par vols de strophes en fureur, O sombre esprit de l’Ode, ô chevaucheur d’orages ! Dont l’ombre, épouvantant des océans sans plages Plane sur des eaux de terreur ?
Ma force a trop longtemps souffert l’âpre et superbe Rébellion de ta folie ardente, ô Verbe ! Trop longtemps je fus enivré De ton fracas de bronze où des foudres s’écrasent, Et du déroulement de triomphes qu’embrasent Les feux de ton courroux sacré.
O Nombre ! trop longtemps j’ai laissé mon oreille Retentir des échos que ta révolte éveille, Et s’emplir du tumulte armé Des rythmes que ta voix jette aux cieux de l’espace, Quand le rauque aquilon de la Parole passe Par l’orgueil des buccins clamé,
Aujourd’hui, c’est mon tour ! Et l’effort qui te brise Pèse sur ton effort de toute la maîtrise Sereine de ma volonté, Et je veux, opprimant ta sauvage détresse, Que ton servage illustre, en frémissant, caresse Les deux bras qui t’auront dompté.
La gloire de tes noms divins en vain flamboie ! Et je vais te lier, vivant, comme une proie, A l’arc de fer de mes arçons, Pour que puissent mes mains, joyeusement cruelles, Mêler en se jouant les pennes de tes ailes Et leurs tempétueux frissons
Aux crins éblouissants de mon cheval terrible… Rien n’arrachera plus de l’étreinte, insensible Ainsi qu’un étau de métal, Des rets profonds de la pensée étincelante, Ton désespoir cabré dont l’horreur ensanglante Les mailles du filet brutal.
Allons ! la route est longue et la tâche commence ! Sous les cieux où planait ta royale démence Marchons, chercheurs de vérités, Et je serai le maître et tu seras l’esclave, De qui la pourpre vive à mes bras qu’elle lave Mettra des joyaux irrités,
Et, si jamais ton obéissance assouplie Souffre que, sans péril, ma clémence délie Tes entraves aux lacs d’airain, Tu marcheras devant mon rêve et dans ma voie, Vêtu de bronze, armé de fer, drapé de soie, Ainsi qu un héraut souverain,
Tu marcheras, tenant mon cheval par la bride, Et quand, porteur du globe et du glaive splendide, Tu t’inclineras devant moi, Ma face accueillera ton redoutable hommage De ce sourire blanc et lumineux d’image, Qui désormais sied à ton roi.