French poem
Ballade du Jour et de la Nuit
by Stanislas de Guaita (1861–1897)
Essor à vos voix argentines, Cloches folles ! Sonnez Matines ! Aurore, donne aux églantines De ta couleur ! —
Éveillez, brises matinales, Les fraîches ardeurs virginales : Amour, mène tes bacchanales Sur l’herbe en fleur !
Avril : Sursum corda ! foin des vertus banales, Et claquent nos baisers jusqu’à la Chandeleur !
⁂ Dans l’arbre, l’arbuste et la plante Le vent du soir pleure à voix lente : Il fait crier la croix tremblante Sur les tombeaux, Et loin du clocher, silhouette Dans l’ombre que leur vol fouette, L’ Angélus fait fuir la chouette Et les corbeaux ;
Et, du cri de l’orfraie au chant de l’alouette, Cadavres, vous mordez vos linceuls en lambeaux.
II
Midi ! — Sous le soleil torride Le pré fume ; la roche aride Se fendille ; — pas une ride Sur l’étang bleu ; Et, de la plaine aromatique, Monte, monte, comme un cantique, Une tiède senteur rustique Vers l’astre-dieu !
Votre âme s’évapore ainsi, glèbe mystique, Par la bouche des fleurs, au firmament de feu !
⁂ Minuit ! Douze coups. Vigilance ! Tout est noir. L’effroi se balance Sur ses deux ailes : — le silence, L’obscurité ; — L’œil des hiboux s’allume, rouge, Dans le pin ténébreux, et bouge ; Telle on voit poindre dans un bouge Une clarté,
Tandis que l’assassin, aux regards de sa gouge, Retire du cadavre un fer ensanglanté !
III Le soleil disparait : Lasséc, L’âme où geint la peine amassée
Se sent à jamais fiancée Au sombre ennui ; Tandis que les voix de la terre Semblent s’apaiser et se taire, Le ciel pâle s’ouvre au mystère Lourd de la nuit ;
Et l’esprit sans ressort, inerte et solitaire, Sombre, comme un navire, au gouifre où rien ne luit.
⁂ Ô le matinal crépuscule ! L’ange du cauchemar recule, Et l’obsession ridicule S’évanouit ;
Et voici l’Angelus qui tinte, Et le mur d’ombre qui se teinte, Où l’aube claire d’hyacinthe S’épanouit ;
Et, dans le chandelier de la terreur éteinte, La gloire du matin flambe — et se réjouit !