French poem
Tome deuxième
L’exhalaison putride en ces formes aimées Met la dérision d’enflures innomées, Et force impudemment la bouche à se rouvrir. Les yeux, qu’ont fait saillir d’immondes bouffissures, Laissent dans le ravin de leurs noires fissures On ne sait quel frisson d’êtres vivants courir, Et ce débris boueux qui fut la créature, Touché par l’aiguillon brûlant de la Nature, Au lieu de reposer, s’évertue à pourrir.
L’ébranlement fatal ainsi se perpétue. Et nul ne peut savoir jusqu’où la Mort nous tue. Tout notre sentiment s’est-il évanoui, Ou plutôt la douleur s’est-elle morcelée Sous le couvercle épais de la tombe scellée, Elle ver famélique avec nous enfoui Grève-t-il l’être humain d’un millier d’existences Qui, l’armant d’un millier d’appétits plus intenses, Lui réservent l’horreur d’un supplice inouï ?
Et l’évolution se déroulera-t-elle, Remontant les degrés de la vie immortelle Depuis l’obscur tourment de la putridité Jusqu’à la passion consciente des hommes ? Nous retrouverons-nous à la place où nous sommes ? Ou, sans que notre élan jamais soit arrêté, Tourbillonnerons-nous comme des grains de sable. Et, traînant le fardeau d’un sort impérissable, Attendrons-nous la mort toute l’éternité ? . . . . . . . . . . . . . . . . .
Phobios est heureux. Dans son île opulente Il est roi. Ses vaisseaux voguent à l’horizon. Une jeune épousée embellit sa maison. Et l’emplit de son pas léger, de sa voix lente.
Elle fait résonner le rouet de roseau. Il parle de l’ami de son enfance, Anthée,
Elle est là, étendue et longue. Sa rivière Par deux fois, en dormant, passe sous ses deux ponts ; Les arbres de son mail sont vieux comme les pierres De son clocher qui pointe au-dessus des maisons.
Dans l’air limpide, gai, transparent et sans brume Elle fait un long bruit qui monte jusqu’à nous : Le battoir bat le linge et le marteau l’enclume, Et l’on entend des cris d’enfants, aigres et doux…
Elle est sans souvenirs de sa vie immobile, Elle n’a ni grandeur, ni gloire, ni beauté ; Elle n’est à jamais qu’une petite ville ; Elle sera pareille à ce qu’elle a été.
Elle est semblable à ses autres sœurs de la plaine, A ses sœurs des plateaux, des landes et des prés ; La mémoire, en passant, ne retient qu’avec peine, Parmi tant d’autres noms, son humble nom français ;
Et pourtant, lorsque, après un de ces longs jours graves Passés de l’aube au soir à marcher devant soi, Le soleil disparu derrière les emblaves Assombrit le chemin qui traverse les bois ;
Lorsque la nuit qui vient rend les choses confuses Et que sonne la route dure au pas égal, Et qu’on écoute au loin le gros bruit de l’écluse. Et que le vent murmure aux arbres du canal ;
Quand l’heure, peu à peu, ramène vers la ville Ma course fatiguée et qui va voir bientôt La première fenêtre où brûle l’or de l’huile Dans la lampe, à travers la vitre sans rideau.
Il me semble, tandis que mon retour s’empresse Et tâte du bâton les bornes du chemin, Sentir, dans l’ombre, près de moi, avec tendresse, La patrie aux doux yeux qui me prend par la main.
Hors la douleur, l’amour ne donne pas grand’chose. Il mêle au souvenir de quelques jours heureux D’inoubliables jours si tristes, si nombreux, Que le cœur meurt de honte et la mémoire n’ose
— Sachant à quels nouveaux soucis elle s’expose — Se réciter tout bas son poème amoureux Où les rimes ne vont pas souvent deux par deux, Et dont les derniers vers s’éparpillent en prose.
Nous tâchons de fermer les yeux et d’oublier. À peine dormons-nous qu’on vient nous réveiller D’un sommeil qui pesait bien peu sur nos pensées...
Car les anciens chagrins, sans qu’on en ait le choix, Accourent en rouvrant leurs blessures passées, Pour que le même mal nous fasse mal deux fois.
Pourquoi vous raconter ma peine ? Puisque vous avez traversé Des souffrances comme la mienne, Mon Présent, c’est votre Passé.
Si je soupire et si je pleure En vous expliquant mon ennui, Vous soupirerez tout à l’heure Et vous pleurerez cette nuit.
Pourquoi vous raconter ma peine ? Je craindrais trop, en le faisant, D’entr’ouvrir une tombe ancienne Où le mort n’est qu’agonisant.
La mémoire est fidèle et sûre, Et le cœur n’est jamais rouillé ;
Ainsi, j’apprends où sont les souffrances amères, En regardant au ciel s’envoler les fumées Que disperse le vent, gloires, bonheurs... Chimères !
Et je vois, par les toits, dans les maisons fermées.
(Sur le vif.)
IL ETAIT UNE FOIS.
Il était une fois, ô gué, Un cœur si neuf, ô gué, ma mie, Qu’il n’avait jamais navigué, Jamais navigué de sa vie.
Le cœur craignait de chavirer, Mais la mer se faisait si belle, Qu’il ne sut pas lui résister, Et vogue, vogue la nacelle.
Le cœur, essuyant son chagrin, S’embarqua, jeune d’espérance ; Et, seul, Dieu sait ce qu’il advint De ce pauvre cœur en partance...
Il était une fois, ô gué, Un cœur si neuf, 6 gué, ma mie, Qu’il n’avait jamais navigué, Jamais navigué de sa vie.
{Paysages de femmes.)
LA BRUME DU SOIR A TISSÉ
La brume du soir a tissé Sa mousseline violette Sur le paysage, effacé Comme derrière une voilette.
Ce jour d’automne agonisant, Où le parfum fané des roses Tourbillonne dans l’air grisant, Il pleut de la mort sur les choses...
Le souvenir d’un baiser pris Au hasard troublant d’une fête, Passait mélancolique et gris, Et s’en est allé de ma tête...
La brume du soir a tissé Sa mousseline violette Sur le paysage, effacé Comme derrière une voilette...
Tels d’ardents voyageurs, debout avant l’aurore Pour faire quelque rude et splendide chemin, Aux flancs rocheux du pic qu’ils graviront demain Montent, frappant le sol de la pique sonore,
Dont l’amour, fidèle ou volage, Est le pilote hasardeux. A l’ouest que le soir illumine, Un mythologique coteau Se hérissait d’une ruine, Temple croulant ou vieux château. Et soudain, par les embrasures, Avant de mourir, le soleil De la pourpre de ses blessures Inondait le débris vermeil. Au seuil de la nuit illusoire. Nous regardions, l’œil ébloui. Coucher à travers l’arche noire Le sang de l’astre évanoui. O bien-aimée ! ainsi nos âmes Ont des ruines à côté Des blancs palais où nous aimâmes, Au bord de ce golfe argenté. Le temps implacable ravage Les fronts, les cœurs, les liens charmants. Te souviens-tu de ce rivage Qui fut cher à tous les amants ?
Qui, n’étant plus la nuit, n’est pas encor le jour. Et tout, soupirs, sanglots, plaintes, rumeurs profondes, Tumulte humain, se tait comme le bruit des ondes Lorsque la mer s’endort sur les sables épars. Paisible, de la rive il rêve aux grands départs, Au navire inconnu qui dans l’ombre appareille Et l’emporte et s’en va vers la côte vermeille Où, sous les pins courbés, immobiles et beaux, Les rocs prennent, le soir, la forme des tombeaux. Comme le voyageur qui, seul dans la nuit brune, À travers les agrès voit se lever la lune, Heureux qui, sans faiblir, regarde fixement Croître la mort sereine au bord du firmament !