French poem
Le beau royaume
by Stuart Merrill (1863–1915)
Mon royaume est plein de tourelles D’où s’essaiment des carillons Et s’essorent des tourterelles Vers le soleil ou les sillons.
Les primevères et les roses, Au bord des golfes violets, Mêlent leurs corolles écloses Dans les parterres étoilés.
Par couples enlacés les filles Dont le corps est pur comme un fruit Se promènent par les charmilles Où bleuira bientôt la nuit.
Agenouillés comme des faunes Derrière le rideau mouvant Des chèvrefeuilles blancs et jaunes, Les garçons guettent le moment
De se jeter soudain sur elles Pour mordre à baisers pleins et sains Leurs bouches qui sont des airelles Et les framboises de leurs seins.
Ce ne sont que molles paroles Et des soupirs et des désirs Et le rire enflammé des folles Et des fous de tous ces plaisirs.
Ailes et parfums dans la brise ! Le printemps épars sur la mer ! Le cri de l’oiseau qui se grise De chanter la mort de l’hiver !
Ah ! n’est-il pas beau, le royaume Dont je suis roi quand je le veux ? Mais à mon mal il n’est nul baume, Et je m’en vais, sans pleurs ni vœux,
Vers un pays de sources mortes Où se dresse, parmi les bois, Le palais désert dont les portes Ne s’ouvriront plus à ma voix.