Versos French Théodore Weustenraad Le Vieux Drapeau

French poem

Le Vieux Drapeau

by (1805–1849)

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J’étais enfant alors.

Un soir, le vieux René, le héros du village, Tournant de mon côté son regard triste et doux, Crut trouver sur mon front le signe du courage, Et me prédit un sort dont il semblait jaloux.

Dans sa majesté tricolore Juillet a passé sur Paris ; Septembre a revu son aurore Briller sur nos murs affranchis,

Et je languis toujours au fond de la cellule Où sur un lit d’exil le soldat m’a trouvé, Maudissant ma jeunesse et rongeant la férule Qui déchira les flancs de l’ange réprouvé.

Du grand fleuve de Varsovie Novembre a déchaîné les flots ; Mars a réveillé l’Italie Du fond d’un ignoble repos ;

Et je rampe toujours sous le poids de l’attente, Dans mon ciel ténébreux nul astre n’a paru ; Je n’ai pas vu du camp se déployer la tente, Et le tambour pour moi n’a pas encor battu.

Pourtant le vieux soldat croit à ses prophéties, Et n’a pas abdiqué le belliqueux espoir De me conduire, un jour, au feu des batteries, Sur son grand cheval noir.

Il me parle toujours de la noble bannière Qu’au mépris des boulets sifflant à ses côtés, Il planta, le premier, au seuil de la frontière, Quand Brunswick apparut dans nos champs attristés, Et que, vingt ans plus tard, il ramena sans tache D’un roc de la Toscane, avec l’homme au grand nom Qui, sur son lit de mort, anoblit sa moustache D’un baiser immortel qui valait un blason.

Puis, il me fait toucher ces couleurs enviées Qui teignent le ruban suspendu sur son sein, Au dessus d’un grand aigle aux ailes repliées, Tatoué de sa main ;

Puis, il va me chercher son drapeau tricolore Dont quatorze ans d’oubli n’ont pas terni l’éclat, Le secoue, et lui fait jeter un cri sonore Qui réjouit le cœur du pauvre et vieux soldat.

Et souvent près de lui la foule En groupes noirs circule et roule, Sur son drapeau l’œil arrêté, Et croit, au souffle de la brise Qui fait ondoyer sa devise, Respirer gloire et liberté !

C’est que son cœur retrouve et que son œil reflète Le souvenir lointain de quelqu’ardente fête Où, sous sa tente d’or, présidait la Conquête, L’Étoile du brave à la main ;

C’est que sa prompte oreille a surpris dans les nues Un vague et doux accord de ces hymnes connues Qui répondaient si bien aux salves continues Du canon souverain ;

C’est qu’elle croit encore assister en silence À la pompe funèbre où tout un peuple en deuil, Rallumant son courroux éteint sous sa clémence Aux torches qui brûlaient près d’un triple cercueil, Contre un roi meurtrier évoqua la vengeance Et déclara la guerre à son aveugle orgueil ;

C’est que, parmi la foule, il est de ces visages Que la poudre a bronzés sur de lointains rivages, Et dont l’air martial commande les hommages Du sabre et du mousquet ;

C’est que tous ont longtemps partagé la patrie, Le pain et le foyer, la couche et la vigie, Avec le Peuple-Roi qui rendit à la vie Un monde qui mourait.

Mais moi qui n’ai jamais vu livrer des batailles, Sur l’Europe à genoux bondir Napoléon, Célébrer au bivouac les grandes funérailles D’un despotisme mort sous le feu du canon,

Je ne partage pas l’ivresse De la foule et du vieux soldat, Et le rêve que je caresse Ne vient pas d’un champ de combat.

Pour moi, le vieux drapeau des hautes pyramides, Tout noble qu’il paraisse à l’œil du guerrier franc, Tout sillonné qu’il soit de glorieuses rides, N’exhale qu’une odeur de sang ;

Et je ne verserais pas de larmes amères Si je voyais, ce soir, le vieux soldat René, Nous découper le sien en langes baptistaires, Pour son petit-fils nouveau né.