French poem
Ix
Me voilà revenu de ce voyage sombre, Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre Que les yeux du hibou; Comme, après tout un jour de labourage, un buffle S'en retourne à pas lents, morne et baissant le mufle, Je vais ployant le cou.
Me voilà revenu du pays des fantômes; Mais je conserve encor, loin des muets royaumes, Le teint pâle des morts. Mon vêtement, pareil au crêpe funéraire Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre Pend au long de mon corps.
Je sors d'entre les mains d'une Mort plus avare Que celle qui veillait au tombeau de Lazare; Elle garde son bien: Elle lâche le corps, mais elle retient l'âme: Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme, Et Christ n'y pourrait rien.
Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime, Et je me survis seul;
Je promène avec moi les dépouilles glacées De mes illusions, charmantes trépassées Dont je suis le linceul.
Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, O Mort... et je ne puis me résoudre à te suivre Dans le sombre chemin; Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne Où la Gloire viendra suspendre ma couronne; O Mort, reviens demain!
Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte, Souviens-toi que c'est moi, qui le premier, t'ai faite Plus belle que le jour; J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane, Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne, Et je t'ai fait la cour.
Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges; Pour orner tes palais, je sculpterai des anges, Je forgerai des croix; Je ferai, dans l'église et dans le cimetière, Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre Comme au tombeau des rois!
Je te consacrerai mes chansons les plus belles: Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles Et des fleurs sans parfum. J'ai planté mon jardin, ô Mort, avec tes arbres; L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres Leurs rameaux d'un vert brun.
J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère, A la tulipe d'or,
A la rose de mai que le rossignol aime, J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème, A bien d'autres encor:
Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre, Frais amours du printemps; pour ce jardin austère Votre éclat est trop vif; Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës, L'odeur âcre de l'if.
Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô Nature, Tu dois une jeunesse à toute créature, A toute âme un amour; Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse, N'eût-elle qu'un seul jour!
Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie, Redonne un peu de séve à la plante flétrie Qui ne veut pas mourir; Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie Et qui ne peut s'ouvrir.
Air vierge, air de cristal, eau, principe du monde, Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde, Rayon de l'œil de Dieu, Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie Que de fleurir un peu!
Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes, Vos pleurs de diamant;
Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire, Du fond du firmament!
OEil ouvert sans repos au milieu de l'espace, Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! Que je te voie encor, Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes, Griffons au vol de feu, rapides hirondelles, Prêtez-moi votre essor!
Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées Et les aveux d'amour aux bouches bien-aimées; Air sauvage des monts, Encor tout imprégné des senteurs du mélèze, Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise, Emplissez mes poumons!
Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe; Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe, Nous sommes au printemps. Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte, Entre vos seins polis posez ma pauvre tête Et bercez-moi longtemps.
Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, Les femmes, les chansons, toutes les belles choses Et tous les beaux amours, Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique, Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique, Plus jeune tous les jours!
Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire Pose tes beaux pieds nus, Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone, Puis aux dieux inconnus.
Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde, Allons, un beau baiser! Hâtons-nous, hâtons-nous! Notre vie, ô Théone, Est un cheval ailé que le Temps éperonne; Hâtons-nous d'en user.
Chantons Io, Péan!... Mais quelle est cette femme Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme! Je vois ton crâne ras, Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, Courtisane éternelle environnant le monde Avec tes maigres bras!