French poem
Le nouveau jardin du Luxembourg
by Victor de Laprade (1812–1883)
Le sacrilège est consommé ! Cherche, ô muse, un nouvel asile ; En frappant ce sol bien-aimé, C’est toi, c’est l’esprit qu’on exile.
Au lieu de ce vague horizon Tout vert de lierre et de charmilles, Le voilà fermé sous des grilles, Le vieux jardin mis en prison.
Adieu l’école buissonnière Où tout un siècle avait rêvé ! Sur tes printemps, ô Pépinière, On jette un linceul de pavé.
À ces branches qu’on t’a laissées Nul ne cueillera plus de fruit ; Car la fleur des fines pensées Meurt de la poussière et du bruit.
Au lieu des treilles abattues, Du frais verger sans ornement, On prodiguera vainement Les boulingrins et les statues :
Nous verrons sur le sable fin Traîner le velours et la soie… Ah ! notre vieux quartier latin, Voici le luxe, adieu la joie !
Adieu le sentier des amours Piétiné par la multitude ; Roulez, chars, canons et tambours. Plus de silence, adieu l’étude !
Autour du jardin replanté Le boulevard règne et gouverne : Le rossignol se sent guetté Des fenêtres d’une caserne.
La foule encor sous les lilas Tourbillonne autour des corbeilles ; Mais nous n’entendrons plus, hélas ! Ni les songeurs ni les abeilles.
Où fredonnaient les beaux esprits Mugiront de lourdes fanfares ! Ce n’est plus là notre Paris, On l’a refait pour les barbares !
Chaque jour un nouveau décor Naît de la pierre obéissante : Les murs se font de marbre et d’or, Mais l’âme est à jamais absente.
Du passé qu’il ne reste rien ! Que, dans la cité des ancêtres, L’étranger seul soit citoyen ; Les mieux payants seront nos maîtres !
Vieille idole du souvenir, Tombe sous les marteaux profanes ! Ces palais neufs vont se garnir De boyards et de courtisanes.
Mille essaims de riches pervers S’ébattront dans nôtre héritage… Et les sots de tout l’univers Viendront saluer votre ouvrage.