Versos French Victor Hugo Ii

French poem

Ii

by

Listen in the reader

Et l'homme dit:--Mer affreuse, Que le char des foudres creuse Sous son essieu, Tais-toi dans ton ossuaire. Tu cherches ton belluaire? Gouffre, c'est Dieu!

Écoute-moi. La loi change. Je vois poindre aux cieux l'archange! L'esprit du ciel M'a crié sur la montagne: «Tout enfer s'éteint; nul bagne N'est éternel.»

Je ne hais plus, mer profonde. J'aime. J'enseigne, je fonde. Laisse passer. Satan meurt, un autre empire Naît, et la morsure expire Dans un baiser.

Tu ne dois plus dire: arrière! Tu n'es plus une barrière, Dragon marin. Sers l'avenir! porte l'arche. Rien n'arrête l'homme en marche Vers Dieu serein.

Rien! pas même toi, chimère, Monstre de l'écume amère, Géant puni, Toi qui, seul dans ta nuit sombre, As fait ton onde avec l'ombre De l'infini!

Je vais! je suis le prophète. A la houle stupéfaite Je dis mon nom. La trombe accourt; ma pensée Fait rentrer cette insensée Au cabanon.

L'esprit de l'homme, lumière, Domptant la nature entière, Onde ou volcan, Plonge sa clarté sacrée Dans la prunelle effarée De l'ouragan.

Pour qu'à nos pas on se range, Nous n'avons qu'à dire à l'ange Comme aux démons, Qu'à dire aux torrents de soufre, Et qu'à te dire à toi, gouffre: Nous nous aimons!

L'amour, c'est la loi suprême. L'amour te vaincra toi-même. Ton bruit est vain. Pour que, caressant ta grève, Ton hymne d'enfer s'achève En chant divin,

Pour que ton hurlement tombe, Il suffit que la colombe Qui vient le soir, O sombre gouffre d'écume, Laisse tomber une plume Sur ton flot noir.

L'amour, c'est le fond de l'homme. L'amour, c'est l'antique pomme Qu'Ève cueillit. L'ombre passe, l'amour reste, Il est astre au dais céleste, Perle en ton lit.

Nos inventions nouvelles Prendront à tes vents des ailes; Dieu nous sourit; Nous monterons sur ta rage, Nous attellerons l'orage A notre esprit.

Oui, malgré tes chocs sauvages, Nous lierons tes deux rivages D'un trait de feu; L'avenir aura deux Romes, Et, près de celle des hommes, Celle de Dieu.

L'avenir aura deux temples, Deux lumières, deux exemples, Un double hymen, La liberté, force et verbe, L'unité, portant la gerbe Du genre humain.

Tais-toi, mer! Les cœurs s'appellent, Les fils de Caïn se mêlent Aux fils d'Abel; L'homme, que Dieu mène et juge, Bâtira sur toi, déluge, Une Babel.

A cette Babel morale Aboutira la spirale Des deux Sions, Où sans cesse recommence Le fourmillement immense Des nations;

Et tu verras sans colère, Du tropique au flot polaire Dieu te calmant, Au-dessus de l'eau sonore, Se construire dans l'aurore Superbement

Les progrès et les idées, Pont de cent mille coudées Que rien ne rompt, Et sur tes sombres marées Ces arches démesurées Resplendiront.