French poem
Isora De Final.--Fabrice D'Albenga
by Victor Hugo
Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont Qui jadis vit passer les francs de Pharamond, Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle De Final sur qui veille une garde fidèle, Vivent bien entourés de murs et de ravins; Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatrevingts.
L'enfant est Isora de Final, héritière Du fief dont Witikind a tracé la frontière; L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul. L'abandon sur Final a jeté son linceul; L'herbe, dont, par endroits, les dalles sont couvertes, Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes; Sur la route oubliée on n'entend plus un pas; Car le père et la mère, hélas! ne s'en vont pas Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse.
L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice Qui fut bon; cher au pâtre, aimé du laboureur; Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur, Commandeur de la mer et général des villes; Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles Ayant livré l'état aux rois, il combattit. Tout homme auprès de lui jadis semblait petit; L'antique Sparte était sur son visage empreinte; La loyauté mettait sa cordiale étreinte Dans la main de cet homme à bien faire obstiné. Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né Parce qu'on le tira, vers l'an douze cent trente, Du ventre de sa mère Honorate expirante, Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux; Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux. A vingt ans, il était blond et beau; ce jeune homme Avait l'air d'un tribun militaire de Rome; Comme pour exprimer les détours du destin Dont le héros triomphe, un graveur florentin Avait sur son écu sculpté le labyrinthe; Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte La tête de lion qu'il avait dans le dos. Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos, Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune, Fuir devant son épée et devant sa fortune; Les princes pâlissaient de l'entendre gronder; Un jour, il a forcé le pape à demander Une fuite rapide aux galères de Gênes; C'était un grand briseur de lances et de chaînes, Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant; Il a par tous été proclamé le plus grand D'un siècle fort auquel succède un siècle traître; Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé; Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé Dans la vieille serrure horrible de l'église. Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise; Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon; Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon Déformait quelque état populaire en royaume. Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme, Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant, Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant En lui toute la gloire et toute la patrie, Belle âme invulnérable et cependant meurtrie, Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits, Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois, Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie, Fut l'armure de fer de la vieille Italie, Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté, Garde quelque lueur encor de son côté.