French poem
L'Amour
by Victor Hugo
Quoi! le libérateur qui par degrés desserre La double chaîne noire, ignorance et misère, Le balayeur qui jette au vent le préjugé, Quoi! l'immense marcheur, jamais découragé, Le Progrès, qui de flamme éblouit le vulgaire, Détrône l'échafaud et musèle la guerre, Qui fait avec les mœurs des ratures aux lois, Change en romain l'étrusque, en français le gaulois, Crée et brise, sans cesse use l'un contre l'autre Les mensonges, et va, rapide et ferme apôtre, Lui, dont la chaude haleine émeut l'homme troublé, Quoi! lui, le destructeur flamboyant, étoilé, De l'antique caverne et de l'antique geôle, Il n'a pu fondre encor la glace que d'un pôle! Quoi! celles qui de l'âme élèvent le niveau Et qui n'ont qu'à passer pour faire un ciel nouveau, Quoi! du pur idéal ces comètes errantes, Ces guerrières du bien, ces vastes conquérantes, Les révolutions, archanges de clarté, N'ont mis que la moitié de l'homme en liberté! L'autre est encore aux fers, et c'est la plus divine.
Doux oiseaux qui chantez là-bas dans la ravine, Quand donc lèvera-t-on l'écrou du triste amour?
O rossignol de l'ombre, alouette du jour, Vous, gais pillards des blés, des seigles et des orges, Moineaux, vous, amoureux de l'azur, rouges-gorges, Fauvettes qui planez de l'aube jusqu'au soir, C'est pour vous, n'est-ce pas? une douleur de voir Que la porte de l'air s'est brusquement fermée Au moment où les cœurs à travers la ramée S'envolaient, tendre essaim vers le ciel bleu poussé, Et que la vieille cage horrible du passé, Où toujours notre effort retombe et nous ramène, Tient par une aile encor cette pauvre âme humaine! O libres oiseaux, fiers, charmants, purs, sans ennuis, Vous dites à l'aurore, aux fleurs, à l'astre, aux nuits: --Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme?
Et l'aube où Dieu se montre, et l'astre où Dieu se nomme, La nuit qui fait tomber ses soupirs les plus doux Du nid des rossignols dans le trou des hiboux, Les fleurs dont les parfums dans les rayons se fondent, Et les herbes, les eaux, les pierres vous répondent, D'une si douce voix qu'on ne peut l'exprimer: --O bons petits oiseaux, tout est fait pour aimer!
Regardez-les jouer sur le sable accroupis, Ou sur l'herbe, au milieu des fleurs, tendre tapis; L'un traîne la charrette et l'autre tient la pelle. Le paradis leur parle et l'hymen les appelle. Six ans donne parfois une tape à trois ans. Puis l'âge vient, on marche, ô frais sentiers glissants! Elle a six ans, il a neuf ans; on se marie; L'aurore et le printemps sont en coquetterie; Les moineaux dans les bois font des choses entre eux Qui changent deux enfants dans l'ombre en amoureux. Encore un an, ou deux; les filles sont farouches, Tout à coup, disent non, et sentent sur leur bouche L'éclosion charmante et sombre du baiser; O mères, prenez garde! Éros vient se poser Dans les cœurs; fauve oiseau, sans loi, sans frein, sans règle, Qui commence en colombe et finit comme l'aigle. N'importe! c'est exquis. Cupidon est Bébé; Pyrame ne sait pas de quel sexe est Thisbé; Et Bérénice joue au volant avec Tite. Bel âge, où l'idylle est encor toute petite!
Il faut boire et frapper la terre d'un pied libre! Dit Horace; et la chose est vraie aux bords du Tibre, Vraie aux bords de la Seine; et songeons aux amours, Maintenant, dit Horace, et moi je dis: Toujours! Amis! amis! amis! soyons tous frères! gloire A la beauté, vêtue ou non! Va-t'en, nuit noire! La jeune année arrive avec l'aurore au front, Remet le temps à neuf, court d'un pas leste et prompt, Lave le ciel, sourit à la terre engourdie, Et commence gaîment, par une mélodie, Le printemps. Chantez, nids! O fleurs, dans les fossés, Les ravins, les étangs, les bois, les champs, croissez! Boutons d'or que j'ai vus jadis aux Feuillantines, Renaissez! Fourmillez, liserons, églantines, Pâquerettes, iris, muguets, lilas, jasmins! Le petit enfant mai frappe dans ses deux mains. Allons, dépêchez-vous de naître, il vous appelle. Il veut parer la terre ainsi qu'une chapelle, Et mettre une guirlande autour du genre humain. Avril s'appelle Amour et juin s'appelle Hymen, Le fruit suivra la fleur. Faisons des nids, fauvettes! La jeune fille rêve et rit quand vous en faites, Donnez l'exemple, oiseaux! les vierges aux yeux doux Vous regardent, ayant des ailes comme vous. J'erre; un vent tiède émeut les bois, je vois les scènes Que font les pauvres fleurs aux papillons obscènes; Le lys vers le bourdon se penche, et, l'écoutant, A l'air de s'écrier: Ah! vous m'en direz tant! L'ombre a le tremblement sonore d'une tente Et cache les amours; la nature est contente; Et la fécondité fermente; et les appas, Les soupirs, les baisers, ne s'inquiètent pas Si quelque orage couve, et si cette gorgone, La foudre, au loin, là-bas, à l'horizon bougonne. Le vallon fleuri semble un encensoir fumant. Quelqu'un a mis le feu partout, l'embrasement Va de l'arbre au nuage et du ciel à la terre; La prairie a l'éclat glorieux d'un cratère, Partout des fleurs de pourpre, et tout flambe et tout luit, Et la création bouillonnant à grand bruit Bout tout entière ainsi qu'une eau dans la chaudière, Et tout rit, le soleil étant l'incendiaire. Oh! quelle vaste joie en cet abîme bleu! A toute cette aurore il faudra dire adieu. Hélas! cela finit par s'éteindre, une fête! Nous n'y consentons pas, on détourne la tête, A chaque heure qui passe on veut se retenir. Mais rien ne ralentit le pas de l'avenir, Il ne demande pas la permission d'être, Il vient. Souvenons-nous que Demain est un traître, Et, puisque nous avons Aujourd'hui, jouissons. L'eau qui fuit en chantant nous donne des leçons, Fuyons, mais chantons. L'air est plein de senteurs douces, Un ensemencement de fleurs couvre les mousses. L'homme est ombre; on ne peut guère dire pourquoi Nous sommes sur la terre. Eh bien, je le dis, moi, C'est pour aimer. Et Dieu nous a créés pour faire Éclore un peu d'amour sur cette obscure sphère Et pour faire lever un astre dans nos cœurs. Être deux, c'est la loi. Les merles, ces moqueurs, L'observent aussi bien que le ramier fidèle. Si la nature, avec de si puissants coups d'aile, Remue éperdument et partout à la fois La vie au fond des mers, des cieux, des champs, des bois, C'est afin d'arriver à son but, faire un couple. Si le chêne est solide et si la branche est souple, C'est parce que le nid a besoin dans l'azur Que le rameau soit tendre, et que l'arbre soit sûr. L'ombre en son innocence énorme a le satyre. L'homme cherche, la vierge attend, la femme attire; Léandre veut Héro, Manon veut Desgrieux; Sachez cela, vous tous, vivants mystérieux. Paix aux cœurs douloureux et joie aux fronts moroses! Quel tourbillonnement éblouissant de roses!