French poem
Les Deux Côtés de l’horizon
by Victor Hugo
Comme lorsqu’une armée inonde les campagnes, Une immense rumeur se disperse dans l’air ; Il se fait un grand bruit du côté des montagnes, Il se fait un grand bruit du côté de la mer.
Le poète a crié : — Qu’est ce bruit ? Dans les ombres Il remplit la montagne, il remplit l’océan. N’est-ce pas l’avalanche, aigle des Alpes sombres ? Ô goëland des flots, n’est-ce pas l’ouragan ?
Le goëland, du fond des mers où la nef penche, Est venu. Le grand aigle est venu du Mont-Blanc. Et l’aigle a répondu : — Ce n’est pas l’avalanche. — Ce n’est pas la tempête, a dit le goëland.
— Ô farouches oiseaux ! quoi ! ce n’est pas la trombe, Ce n’est pas l’aquilon que votre aile connaît ? — Non, du côté des monts c’est un monde qui tombe. — Non, du côté des mers c’est un monde qui naît.
Et le poète a dit : — Que Dieu vous accompagne ! Retournez l’un et l’autre à vos nids hasardeux. Toi, va-t-en à ta mer ! toi, rentre à ta montagne ! Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.
L’Amérique surgit, et Rome meurt ! ta Rome ! Crains-tu pas d’effacer, Seigneur, notre chemin, Et de dénaturer le fond même de l’homme En déplaçant ainsi tout le génie humain ?
Donc la matière prend le monde à la pensée ! L’Italie était l’art, la foi, le cœur, le feu ; L’Amérique est sans ame. Ouvrière glacée, Elle a l’homme pour but ; l’Italie avait Dieu.
Un astre ardent se couche, un astre froid se lève. Seigneur ! Philadelphie, un comptoir de marchands, Va remplacer la ville où Michel-Ange rêve, Où Jésus met sa croix, où Flaccus mit ses chants !
C’est ton secret, Seigneur. Mais, ô Raison profonde, Pourras-tu, sans livrer l’ame humaine au sommeil, Et sans diminuer la lumière du monde, Lui donner cette lune au lieu de ce soleil ?