French poem
Ode sur le rétablissement de la Statue de Henri IV
by Victor Hugo
Accinçunt omnes operi, pedibusque rotarum Subjiciunt lapsus, et stuppea vincula collo Intendunt… Pueri innuptæque puellæ Sacra canunt, funemque manu contingere gaudent. Je voyais s’élever dans le lointain des âges Ces monumens, espoir de cent rois glorieux ; Puis je voyais crouler les fragiles images De ces fragiles demi-dieux. Alexandre, un pêcheur des rives du Pyrée Foule ta statue ignorée Sur le pavé du Parthénon ; Et les premiers rayons de la naissante aurore En vain dans le désert interrogent encore Les muets débris de Memnon.
Ont-ils donc prétendu, dans leur esprit superbe ; Qu’un bronze inanimé dût les rendre immortels ? Demain le temps peut-être aura caché sous l’herbe Leurs imaginaires autels. Le proscrit à son tour peut remplacer l’idole : Des piédestaux du Capitole Sylla détrône Marius. Aux outrages du sort insensé qui s’oppose ! Le sage de l’affront dont frémit Théodose Sourit avec Démétrius.
D’un héros toutefois lira âge auguste et chère Hérite du respect qu’on eut pour ses vertus : Trajan domine encor les champs que de Tibère Couvrent les temples abattus. Souvent, dans les horreurs des discordes civiles, Quand l’effroi planait sur les villes, Aux cris des peuples révoltés, Un héros, respirant dans le marbre immobile, Arrêtait tout à coup par son regard tranquille Les factieux épouvantés.
Eh quoi ! sont-ils donc loin ces jours de notre histoire Où Paris sur son Prince osa lever son bras, Où l’aspect de Henri, ses vertus, sa mémoire, N’ont pu désarmer des ingrats ? Que dis-je ? Ils ont détruit sa statue adorée. Hélas ! cette horde égarée Mutilait l’airain renversé ; Et cependant, des morts souillant le saint asile, Leur sacrilége main demandait à l’argile L’empreinte de son front glacé.
Voulaient-ils donc jouir d’un portrait plus fidèle Du héros dont leur haine a payé les bienfaits ? Voulaient-ils, réprouvant leur fureur criminelle, Le rendre à nos yeux satisfaits ? Non ; mais c’était trop peu de briser son image : Ils venaient encor, dans leur rage, Briser son cercueil outragé. Tel, aux feux du soleil, rugissant d’un air sombre, Le tigre, en se jouant, cherche à dévorer l’ombre Du cadavre qu’il a rongé.
Assis près de la Seine, en mes douleurs amères, Je me disais : la Seine arrose encore Ivry, Et les flots sont passés où, du temps de nos pères, Se peignaient les traits de Henri. Nous ne verrons jamais l’image vénérée D’un Roi qu’a la France éplorée Enleva sitôt le trépas. Sans saluer Henri nous irons aux batailles, Et l’étranger viendra chercher dans nos murailles Un héros qu’il n’y verra pas.
Ou courez-vous ? Quel bruit naît, s’élève et s’avance ? Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos Rois ? Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense, Broyer la terre sous son poids ? Répondez… Ciel ! c’est lui ! je vois sa noble tête… Le peuple, fier de sa conquête, Répète en chœur son nom chéri. O ma lyre, tais-toi ; reconnais ta faiblesse : Que seraient tes concerts près des chants d’allégresse De la France aux pieds de Henri ?
Par mille bras traîné le lourd colosse roule. Ah ! volons ; joignons-nous à ces efforts pieux. Qu’importe si mon bras est perdu dans la foule ? Henri me voit du haut des cieux. Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire, O chevalier, rival en gloire Des Bayard et des Duguesclin ! De l’amour des Français reçois la noble preuve : Henri, nous le devons au denier de la veuve, A l’obole de l’orphelin.
N’en doutez pas : l’aspect de cette image auguste Rendra nos maux moins grands, notre bonheur plus doux O Français ! louez Dieu : vous voyez un Roi juste, Un Français de plus parmi vous. Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire, Nous viendrons puiser la victoire : Henri recevra notre foi ; Et quand on parlera de ses vertus si chères. Nos enfans n’iront pas demander à nos pères Comment souriait le bon Roi.
Jeunes amis ! dansez autour de cette enceinte. Plaisir, guide leurs pas ; joie, anime leurs chants. Henri, car la bonté dans ses regards est peinte, Jouira de ces jeux touchans. J’aime mieux cet airain, où d’un Roi qu’elle adore La France croit revoir encore Le port, le geste accoutumé, Que ces vains monumens qu’un art pénible enfante, Dont la grandeur surprend ; mais qu’un tyran cimente Des sueurs d’un peuple opprimé.