Versos French Victor Hugo V

French poem

V

by

Listen in the reader

Et c'est pourquoi, s'étant par message entendus, En bons cousins, étant convenus en famille De sortir à la fois, vers l'heure où l'aube brille, Chacun de sa montagne et chacun de sa tour, Ils vont fêtant le jour des rois, car c'est leur jour, Par un grand brûlement de villes dans la plaine.

Déroute; enfants, vieillards, bœufs, moutons; clameur vaine, Trompettes, cris de guerre: exterminons! frappons! Chariots s'accrochant aux passages des ponts; Les champs hagards sont pleins de sombres débandades, La même flamme court sur les cinq Mérindades; Olite tend les bras à Tudela qui fuit Vers la pâle Estrella sur qui le brandon luit; Et Sanguesa frémit, et toutes quatre ensemble Appellent au secours Pampelune qui tremble. Comme on sait tous les noms de ces rois, Gilimer, Torismondo, Garci, grand maître de la mer, Harizetta, Wermond, Barbo, l'homme égrégore, Juan, prince de Héas, Guy, comte de Bigorre, Blas-el-Matador, Gil, Francavel, Favilla, Et qu'enfin c'est un flot terrible qui vient là, Devant toutes ces mains dans tant d'horreurs trempées, On n'a pas songé même à courir aux épées; On sent qu'en cet essaim que la rage assembla, Chaque monstre est un grain de cendre d'Attila, Qu'ils sont fléaux, qu'ils ont en eux l'esprit de guerre; Qu'ouverts comme Oyarzun, fermés comme Figuère, Tous les bourgs sont égaux devant l'effrayant vol De ces chauves-souris du noir ciel espagnol, Et que tours et créneaux croulent comme des rêves Au tourbillonnement farouche de leurs glaives; Nul ne résiste; on meurt. Tant d'hommes poursuivis! Pas une ville n'a dressé son pont-levis, Croyant fléchir les rois écumants de victoire Par l'acceptation tremblante de leur gloire. On se cache, on s'enfuit, chacun avec les siens. Ils ont vers Gesufal envoyé leurs anciens, Pieds nus, la corde au cou, criant miséricorde; Fidèle à sa promesse, il a serré la corde. On n'a pas même à Reuss, ô fureur de ces rois! Épargné le couvent des Filles de la Croix; Comme on force un fermoir pour feuilleter un livre, Ils en ont fait briser la porte au soldat ivre. Hélas! Christ abritait sous un mur élevé Ces anges où Marie est lisible, où l'ave Est écrit, mot divin, sur des pages fidèles, Vierges pures ayant la Vierge sainte en elles, Reliure d'ivoire à l'exemplaire d'or! La grille ouverte, ils ont franchi le corridor; Les nonnes frémissaient au fond du sanctuaire; En vain le couvent sombre agitait son suaire, En vain grondait au seuil le vieux foudre romain, En vain l'abbesse, blanche, en deuil, la crosse en main, Sinistre, protégeait son tremblant troupeau d'âmes; Devant des mécréants, des saintes sont des femmes; L'homme parfois à Dieu jette d'affreux défis; L'autel, l'horreur du lieu, le sanglant crucifix, Le cloître avec sa nuit, l'abbesse avec sa crosse, Tout s'est évanoui dans un rire féroce. Et ceci fut l'exploit de Blas-el-Matador.

Partout on voit l'alcade et le corrégidor Pendus, leurs noms au dos, à la potence vile, L'un devant son hameau, l'autre devant sa ville.

Tous les bourgs ont tendu leurs gorges au couteau. Chagres, comme le reste, est mort sur son coteau. O deuil! ce fut pendant une journée entière, Entre les parapets de l'étroit pont de pierre Que bâtit là Crassus, lieutenant de César, Comme l'écrasement d'un peuple sous un char. Ils voulaient s'évader, les manants misérables; Mais les pointes d'épée, âpres, inexorables, Comme des becs de flamme, accouraient derrière eux; Les bras levés, les cris, les pleurs étaient affreux; On n'avait jamais vu peut-être une contrée D'un tel rayonnement de meurtre pénétrée; Le pont, d'un bout à l'autre, était un cliquetis; Les soldats arrachaient aux mères leurs petits; Et l'on voyait tomber morts et vivants dans l'Èbre, Pêle-mêle; et pour tous, hélas! ce pont funèbre Qui sortait de la ville, entrait dans le tombeau.