Versos French Victor Hugo Xxxviii

French poem

Xxxviii

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Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche Lui demanda:--Combien as-tu de jours de marche, O voyageur qui viens du côté du levant? L'homme dit:--Je ne sais. Le vieux reprit:--Le vent, O voyageur qui viens du côté de l'aurore, T'a-t-il bien poursuivi? L'homme dit:--Je l'ignore. Le vieillard dit:--Tu dois avoir près d'Engaddi Trouvé la caravane allant vers le midi? Combien de voyageurs et de bêtes de somme? --Je n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme. --Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard? Dit le vieux. L'homme dit:--Je n'ai rien vu, vieillard. Et le vieillard reprit:--Homme au sombre visage, Aujourd'hui, dans ta route, as-tu, selon l'usage, Auprès de la citerne entre Edom et Gaza, Crié trois fois le nom du saint qui la creusa? Et l'homme répondit:--Quel saint? que veux-tu dire? Le vieillard repartit:--Homme, est-ce de la myrrhe Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer Au tétrarque Antipas pour laver son foyer Et parfumer son lit?--Je ne sais pas, dit l'homme. --Quoi! tu ne connais point le roi que je te nomme? --Non.--Le vieillard reprit:--Tu ne distingues pas Entre le lit de pourpre où se couche Antipas Et la paille qui sert aux bêtes de litière? --Non, dit l'homme.

Ils parlaient auprès d'un cimetière. L'œil du vieillard tomba sur les fosses; il dit: --Tous ces êtres, hélas! sur qui l'herbe grandit, Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles; Maintenant les voilà tombés chez les reptiles, Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés A la cendre, et gisants.--Non, dit l'homme. Envolés. Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte.--

Le patriarche alors reconnut un prophète, Et murmura pensif, à voix basse, pendant Que ce passant, doré par le rouge occident, Disparaissait au loin dans le désert sublime: --O savant seulement des choses de l'abîme!

Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles, Ses chocs, et fait frémir profondément les foules, Et remue en passant le monde autour de lui. On est épouvanté si l'on n'est ébloui; L'homme comme un nuage erre et change de forme; Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme; Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson.

Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon, L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceinture Une fille défait en souriant le nœud, Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut; Pas un brin d'herbe au fond des ravins, que ne touche Cette rapidité formidable et farouche.

Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore. Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front; Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront, Portait le turban rouge où le rubis éclate Et traversait la ville habillé d'écarlate.

Je le revis dix ans après vêtu de noir. Et je lui dis:

--O toi qu'on venait jadis voir Comme un homme de pourpre errer devant nos portes, Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint?

--C'est, me répondit-il, que je me suis éteint.