Versos French Voltaire Édition Garnier

French poem

Édition Garnier

by (1694–1778)

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Quelquefois le matin, quand j’ai mal digéré, Mon esprit abattu, tristement éclairé, Contemple avec effroi la funeste peinture Des maux dont gémit la nature : Aux erreurs, aux tourments, le genre humain livré ; Les crimes, les fléaux de cette race impure, Dont le diable s’est emparé. Je dis au mont Etna : « Pourquoi tant de ravages. Et ces sources de feu qui sortent de tes flancs ? » Je redemande aux mers tous ces tristes rivages Disparus autrefois sous leurs flots écumants ; Et je redis aux tyrans : « Vous avez troublé le monde Plus que les fureurs de l’onde, Et les flammes des volcans. » Enfin, lorsque j’envisage Dans ce malheureux séjour Quel est l’horrible partage De tout ce qui voit le jour,

Et que la loi suprême est qu’on souffre et qu’on meure, Je pleure.

Mais lorsque sur le soir, avec des libertins. Et plus d’une femme agréable, Je mange mes perdreaux, et je bois les bons vins Dont monsieur d’Aranda vient de garnir ma table ; Quand, loin des fripons et des sots, La gaîté, les chansons, les grâces, les bons mots, Ornent les entremets d’un souper délectable ; Quand, sans regretter mes beaux jours, J’applaudis aux nouveaux amours De Cléon et de sa maîtresse, Et que la charmante amitié, Seul nœud dont mon cœur est lié, Me fait oublier ma vieillesse, Cent plaisirs renaissants réchauffent mes esprits : Je ris.

Je vois, quoique de loin, les partis, les cabales, Qui soufflent dans Paris vainement agité Des inimitiés infernales. Et versent leur poison sur la société ; L’infâme calomnie avec perversité Répand ses ténébreux scandales : On me parle souvent du Nord ensanglanté. D’un roi sage et clément chez lui persécuté, Qui dans sa royale demeure N’a pu trouver sa sûreté, Que ses propres sujets poursuivent à toute heure : Je pleure.

Mais si monsieur Terray

veut bien me rembourser ;

Si mes prés, mes jardins, mes forêts, s’embellissent ; Si mes vassaux se réjouissent. Et sous l’orme viennent danser ; Si parfois, pour me délasser,

Je relis l’Arioste, ou même la Pucelle,

Toujours catin, toujours fidèle, Ou quelque autre impudent dont j’aime les écrits, Je ris.

Il le faut avouer, telle est la vie humaine : Chacun a son lutin qui toujours le promène Des chagrins aux amusements. De cinq sens tout au plus malgré moi je dépends ; L’homme est fait, je le sais, d’une pâte divine ; Nous serons tous un jour des esprits glorieux ; Mais dans ce monde-ci l’âme est un peu machine : La nature change à nos yeux ; Et le plus triste Héraclite Redevient un Démocrite Lorsque ses affaires vont mieux.