Versos French William Chapman Au printemps

French poem

Au printemps

by (1850–1917)

Listen in the reader

À J.-M. Fleury.

I

Te Deum laudamus ! Avril A chassé les froids, le grésil, Les avalanches. Notre printemps est de retour, Et partout un frisson d’amour Court sous les branches.

La vie a germé de la mort. Adieu les bourrasques du nord ! La brise est chaude. Où le frimas étincelait L’herbe naissante a le reflet De l’émeraude.

Même dans l’arbre renversé La sève bout à flot pressé Et s’extravase. Dans le val désert et muet La source, où rien ne remuait, Palpite et jase.

Le soleil argente l’arceau Du pin et l’azur du ruisseau ; La feuille pousse ; La pervenche s’épanouit ; Des hymnes montent jour et nuit Des nids de mousse.

Voilé d’un diaphane encens, Avec mille bruits caressants Le flot déferle ; Et, le soir, l’astre au firmament Luit de l’éclat du diamant Et de la perle.

D’âcres parfums sortent des eaux. Le vent, balançant les roseaux, Chasse la brume. Le bosquet semble un reposoir, Et, comme un énorme encensoir, Le coteau fume.

Oh ! oui, tout est ressuscité ; Tout reprend sa fécondité Et sa caresse. Hommes et bêtes sont joyeux. La nature aux cœurs comme aux yeux Jette l’ivresse.

Cependant le charme inouï Que prodigue à l’être ébloui Mai qui flamboie, Hélas ! ne sait plus m’émouvoir ; Mon âme est fermée à l’espoir Comme à la joie.

Je songe qu’une autre saison Va ternir encor le gazon Et les étoiles. Je revois neiges et glaçons ; Et je sens déjà des frissons Jusques aux moelles.

Du sombre hiver je suis hanté. Comme un poète l’a chanté Dans sa tristesse, Celui que le sort a blessé « N’a qu’un printemps, c’est son passé, « C’est sa jeunesse ! »

II

Après la neige et le froid noir, Je me plais pourtant à revoir Le lis éclore, Rutiler le soleil joyeux Sur les tombeaux silencieux Qu’il baigne et dore.

Je me plais, désertant mon seuil, Lorsque du merle ou du bouvreuil Les chants s’éveillent, À rentrer dans les champs étroits Où, couchés au pied de la croix, Les miens sommeillent.

Dans le cimetière dormant Je retrouve un isolement Qui me repose ; Je rêve qu’avant bien des jours J’irai là poser pour toujours Mon front morose.

Je rêve qu’en un soir de mai, Au flanc d’un coteau parfumé De l’âpre Beauce, Sous la terre je sentirai Qu’une fleur du sol adoré Croît sur ma fosse ;

Que cette fleur du doux pays Où je reçus d’êtres chéris L’adieu suprême. Avec ses lèvres de carmin Peut-être aura baisé la main De ceux que j’aime.

Et je compte qu’à son parfum, À pas lents, dans l’ombre, quelqu’un, Dont je vénère Les nobles et pieux accents, Viendra parfois mêler l’encens D’une prière.