Versos French William Chapman Dans l’ombre

French poem

Dans l’ombre

by (1850–1917)

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La pénombre envahit lentement l’azur clair Du grand lac qui s’endort dans la forêt profonde. Pas un souffle de vent ne frissonne dans l’air, Pas une aile d’oiseau ne palpite sur l’onde.

Les pâles nénuphars, enlacés sur les eaux, Semblent vouloir mourir, pris d’une langueur douce, Et les arbres du bord, penchés sur les roseaux, Se taisent, tout pensifs, comme les nids de mousse.

De l’immense miroir qu’encadre la forêt S’élève une vapeur translucide et rosée, Dans un déroulement si calme, qu’on dirait Les ondulations d’un voile de rosée.

Et le dernier reflet du jour agonisant Vient de s’évanouir sur le velours des grèves. L’ombre mystérieuse enveloppe à présent La forêt et le lac absorbés dans leurs rêves.

Mais voici qu’au-dessus des grands arbres pensifs Le croissant apparaît, serein comme la gloire, Versant ses lueurs d’or, à travers les massifs, Aux sentiers que les cerfs suivent pour aller boire.

L’onde sous ses rayons luit comme du métal Où les feux de la forge étincellent encore, Et les mélèzes verts ombrageant son cristal À leurs sommets altiers ont des reflets d’aurore.

Le silence partout s’étend comme un linceul, Et le flot, le pétrel, la mauve, la bruyère, Le nid et le rameau, l’ajonc et le glaïeul Ont un calme sans nom qui semble une prière.

Tout à coup, au milieu du feuillage muet, Le bruit d’un pas léger tressaille sur la rive… Et bientôt un chevreuil, furtif et l’œil au guet, Débuche d’un hallier et marche vers l’eau vive.

Il sonde du regard, avant de s’abreuver, Le rivage endormi que nul oiseau ne rase, Puis, fixant le croissant qui vient de se lever, Pousse comme un soupir de tristesse ou d’extase.

En contemplation devant l’immensité Des ondes et des cieux éclairés par la lune, Il promène en tous sens son grand œil velouté, Souvent vers le zénith lève sa tête brune.

Mais soudain, comme il va boire au flot frais et pur, Un coup de feu tout près jaillit d’une ravine… Et, frappé par le plomb d’un braconnier obscur, Le cerf s’affaisse, un jet de sang à la narine.

Mourant, il se débat sur le sable souillé Et cherche à se traîner vers la forêt chérie… Il expire en versant des pleurs, ― agenouillé Et les yeux vers le ciel comme quelqu’un qui prie.

Et c’est souvent ainsi qu’un poète, un rêveur, — Pendant qu’au lac divin de l’art il boit la vie Et sent frémir en lui le souffle créateur ― Est épié dans l’ombre et frappé par l’envie.