Versos French Albert Glatigny À Alexandre de Bernay

French poem

À Alexandre de Bernay

by (1839–1873)

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Mon vieux compatriote, on t’oublie. On déterre, Chaque jour, dans le fond de quelque monastère, Un rimeur enfoui sous l’herbe & les plâtras ; On ressoude ses vers mutilés par les rats, On leur remet des pieds ; on les commente, on glose ; Un savant les encadre au milieu de sa prose ; Puis, un matin, Jehan Tournebrousche renaît ! On en parle, on le cite, & son moindre sonnet S’enfonce comme un coin dans toutes les mémoires. Et toi, mon Alexandre, hélas ! quelles armoires Dérobent tes chefs-d’œuvre à l’admiration D’Asselineau chagrin ? O sombre question ! Tous les morts oubliés s’en viennent à la file Réclamer leur soleil chez le bibliophile. Et toi, brave homme, toi, couché tranquillement Sous le gazon épais du bon pays normand, Tu laisses en avril croître la violette Et les frais liserons auprès de ton squelette, Sans jamais demander si monsieur Taschereau Prit soin de te coller au dos un numéro !

C’est trop de modestie, & je veux, Alexandre, Moi qui suis ton pays, glorifier ta cendre Sur ce mètre pompeux, de tous le souverain, Et que nous te devons, le large alexandrin. Car ce vers souple & fier aux belles résonnances, Où l’idée est à l’aise & prend les contenances Qu’il lui plaît, ce grand vers majestueux & doux, Et que Pierre Corneille, un autre de chez nous, A fait vibrer si clair & si haut, c’est ton œuvre ; Œuvre solide & bonne, & que nulle couleuvre N’attaquera jamais sans y laisser ses dents !

Notre sol plantureux, qui pour tous les Adams Fait mûrir au soleil la belle pomme ronde, A l’heur incontesté de t’avoir mis au monde. Sous les arbres touffus de Bouffey, tu grandis Au milieu de fiers gars, tous fiers, joyeux, hardis, Robustes paysans dont la blouse rustique Rappelle des Gaulois le vêtement antique, Gens faits pour la charrue & faits pour la chanson ! Sifflant avec le merle, écoutant le pinson, Regardant le ciel pur rire à travers ton verre, Tu chantais, Alexandre, en libre & franc trouvère, Tes amours, tes gaîtés, comme nous faisons tous ; Les rimes s’échappaient bruyantes par les trous De ton cerveau fêlé. De ton cerveau fêlé. Certes, plus d’un notable, Le soir, haussait l’épaule en se mettant à table, Lorsque tu revenais par la porte d’Orbec,

Maigre comme un héron qui n’a pâture au bec, De rêver dans les champs aux gestes & hauts faits D’Alexandre & Porus, ces chevaliers parfaits Qui combattaient sous l’œil de madame la Vierge. Que t’importait cela ? Dans ton manteau de serge, Tu passais indulgent, & scandant sur tes doigts Les syllabes d’un vers entendu dans les bois.

Mais les mètres anciens te gênaient. Ta pensée Gaillarde en leurs anneaux étroits était froissée. Au cidre généreux il faut un vaste fût ; Tu crias : « De l’audace ! » & l’alexandrin fut.

Eh bien, parmi tous ceux, faiseurs de tragédies, De drames, de sonnets, de strophes engourdies, Qui te prennent ton vers journellement, pas un, Illustres, ignorés, gras, bien repus, à jeun, Pas un, mon vieux ami, qui de toi se souvienne ! La gloire de ce vers cependant est la tienne. Ton poëme est mortel comme ennui, j’y consens, Mais tu créas le moule où des fondeurs puissants Ont versé le métal du Cid & des Burgraves. Tu saisis le vieux vers & brisas ses entraves ; Bon ouvrier modeste, auquel, en ce moment, J’apporte mon tribut de barde & de Normand !