French poem
Le Donec gratus… de la rue Monsieur-le-Prince
by Albert Glatigny (1839–1873)
Je me souviens d’une époque Où nous nous aimions au mieux ; Chaque fais que je révoque, Des pleurs me viennent aux yeux.
Nous dépensions à main pleine Nos trésors inépuisés ; Ton souffle était mon haleine, Je vivais dans tes baisers.
Tes propos d’écervelée Se mêlaient à mes chansons, Et nous donnions leur volée Aux rires, de cent façons.
Avec des airs de princesse Tu m’arrêtais quelquefois, Et moi, j’admirais sans cesse L’ongle rosé de tes doigts.
Un jour, une cabotine Laissa, comme je passais, L’empreinte de sa bottine Sur le sable, et, tu le sais,
Toi dont toujours les pieds roses Ont frémi sous mes baisers, J’adore, entre toutes choses, Les petits pieds bien chaussés.
Un jeune clerc de notaire Vint, cravate blanche au cou. La cravate et son mystère Ont failli me rendre fou l
Tu suivis le beau légiste, Moi, Dorine au fin corset : L’Amour était l’aubergiste Chez qui le vent nous poussait,
Comme par un jour de pluie, Voilà que, seul à présent, Je bâille et que je m’ennuie, Malade, le front pesant.
Dona Sol s’est égarée Au bras de je ne sais qui ; On croit ravoir rencontrée, L’autre soir, chez Markowski.
Ton amant et ses cravates N’ont pas duré le printemps ; À l’ennui vous arrivâtes, Comme nous, en peu d’instants.
C’est ià toute notre histoire, Lugubre jusqu’à la mort, Et qui chanterait victoire Aurait vraiment bien grand tort.
Ainsi que moi, tu regrettes La saison des jours heureux Où nous portions des aigrettes Sur nos deux fronts d’amoureux.
Quand ta gorge bien-aimée Palpitait contre mon sein, J’aimais ta lèvre pâmée, Pareille au sang du raisin.
Ta chevelure soyeuse Se déroulait doucement ; Tu m’enveloppais, joyeuse, Dans cet or pur et charmant.
Pourquoi remonter les fleuves Qu’hier on a descendus ? Pourquoi fuir les routes neuves Pour tant de sentiers perdus ?
C’est que le fleuve aux eaux vives Avait de charmants îlots, Des îlots aux vertes rives, Endormis dans le repos.
Dans les sentiers de la veille, Abandonnés aujourd’hui, Un frais souvenir s’éveille Du bonheur qui nous a lui.
Si nous nous aimions encore, Si nous revenions au nid Où nous chantions, dès l’aurore, Des refrains à l’infini ?…
Si ta paresseuse tête Me renvoyait ces parfums Qui mettaient mon âme en fête En ce temps des jours défunts t
Si ta lèvre, peu farouche, Qui s’enivre de langueur, Cherchait encor sur ma bouche L’ombreux chemin de mon court. »
Veux-tu nous aimer, Lydie ? y ai congédié Chloé : Hélas de la comédie Le dernier acte est joué.
Léandres et Sganar elles Chez eux s’en vont souper tous ; On a soufflé les chandelles ; Tout est dit : retirons-nous.
Que de son côté, Mignonne, Chacun s’en aille en rêvant. La pièce est courte mais bonne, Nous y penserons souvent.