French poem
Les Vignes folles
by Albert Glatigny (1839–1873)
Vignes folles, grimpez autour du monument. Vous n’irez pas bien haut, car, en courbant la tête, Un enfant passerait sous le porche aisément.
Pauvre édifice nain qu’ignore la tempête ! L’homme doit abaisser sa prunelle bien bas Afin de l’embrasser du soljusques au faîte.
Pourtant, Vignes, prenez à l’entour vos ébats. Montez, enlacez-vous aux colonnes fragiles Qui portent le fronton illustré de combats.
Pour marbres de Paros je n’ai que des argiles Que ne veut même pas employer le potier, Mais j’ai longtemps dessus passé mes doigts agiles.
J’ai planté sur le seuil un vivace églantier Qui jette à tous les vents ses roses odorantes Et que ton aperçoit au détour du sentier.
Quelques jasmins aussi, de rouges amarantes, Vignes ! se marîront à vos belles couleurs, Que le soleil de juin fera plus apparentes.
Une fraîche Naïade arrose de ses pleurs Vos tiges vers le ciel lestement élancées Et mire dans les eaux ses charmantes pâleurs.
C’est l’asile discret doû sortent mes pensées, En odes, en chansons dont l’art impérieux A pris soin d’assouplir les phrases cadencées,
Là, dans un demi-jour faible et mystérieux, Elles ont essayé la force de leurs ailes, Avant de prendre enfin leur vol victorieux.
Pareilles maintenant aux vertes demoiselles Qui rasent la surface inquiète des flots, Elles vont au hasard vivre loin de chez elles.
Ô choses de mon cœur ! ô rires et sanglots ! Où vous entraîneront tes brises incertaines ? Vers quelles oasis ou sur quels noirs îlots ?
Les voilà, les voilà qui partent par centaines, Protége-les, Printemps, dieu des bois reverdis, Qui te plais aux chansons sonores des fontaines !
Les voilà qui s’en vont, aventuriers hardis. Hélas ! combien d’entre eux sont voués à l’orage l Combien s’arrêteront au seuil du Paradis !
Pourtant rien ne saura vaincre leur fier courage, Car toujours devant eux, toujours défileront Les merveilles sans fin d’un lumineux mirage.
Mais, puisqu’ils sont déjà bien loin, Muse au beau front, Impassible figure aux ondoyantes lignes, Déesse devant qui mes genoux fléchiront,
Rentrons sous notre toit couvert de filles vignes !