French poem
Soirs d’hiver
by Albert Glatigny (1839–1873)
Lentes, lourdes et solennelles, Les heures tintent sourdement. J’entends chanter les ritournelles D’un très-vieux air triste et charmant.
Les yeux demi-fermés, j’évoque Mille visions d’autrefois ; Pleines d’une grâce équivoque, Elles se lèvent, je les vois :
Fantômes aux robes traînantes, Spectres de spectres, à cheval Sur d’impossibles Rossinantes, Mélancolique carnaval !
Celles dont les doigts étaient roses Jadis, et maintenant sont verts, Laissent fuir de leurs lèvres closes Les rimes de mes anciens vers !
Dans une tranquille paresse, Je laisse chaque ombre venir, Et je savoure la caresse Énervante du souvenir.
Si j’appelle ces formes vaines Que le passé tient au cachot, Est-ce à dire que dans mes veines Le sang soit moins vif et moins chaud ?
Non ! L’enfant qui fit, la première, Naître mes désirs rougissants, Éblouit encor la lumière Du rire de ses vingt-deux ans.
Elle est jeune. Sa chevelure Puissante à la nuque se tord ; Son baiser, comme une brûlure, Est prompt, vivace, ardent et fort.
Mais l’hiver aux blanches féeries Défend la rue aux gens frileux ; J’attends la saison des prairies Vertes sous des deux enfin bleus.
Et, cependant que bout la sève En retombant sur les chenets, Je laisse envahir par le rêve Mon âme inerte, et je renais.