French poem
Le Grand Malade imaginaire
by Albert Londres (1884–1932)
Tant que je n’aurai pas tes bras pour m’endormir Ni tes yeux pour y voir les miens s’évanouir ; Tant que je n’aurai pas, ô femme que j’ignore, (Et que pour cette cause uniquement j’adore,) Tant que je n’aurai pas tes mains pour abat-jour, Tes cheveux pour tenture et tes dents pour vautour ; Tant que je n’aurai pas ton sein pour tabernacle, Et ta chair émouvante et chaude pour pinacle ; Tant qu’au long de mes reins, de même que la fleur Pendant la nuit s’enroule autour de son tuteur, Je ne sentirai pas grimper ton corps de chatte ; Tant que je n’aurai pas ta chanson pour cantate, Ta langue pour hostie et ton cœur pour Saint-Lieu ; Tant que je n’aurai pas tes genoux pour prî-Dieu Et ton corps tout entier pour chaise-longue humaine, Oh ! tant que j’aimerai sans connaître qui j’aime Et que mes bras tendus embrasseront du vent, Tant que je sentirai du vide sous ma dent, Je serai le damné qui criait à son frère : Verse-moi sur la langue une goutte d’eau claire.