Versos French Alfred de Vigny Journal d’un poète

French poem

Journal d’un poète

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Une ancre sur le sable, un cordage fragile Te retiennent au port et pourtant, beau vaisseau, Deux fois l’onde en fuyant te laisse sur l’argile, Et deux fois, ranimé, tu flottes plus agile Chaque jour au retour de l’eau !

Comme toi, l’homme en vain fuit, se cache ou s’exile La vie encor souvent le trouble au fond du port, L’élève, puis l’abaisse, ou rebelle ou docile ; Car la force n’est rien, car il n’est point d’asile Contre l’onde et contre le sort.

Quel fut jadis Shakspeare ? — On ne répondra pas. Ce livre est à mes yeux l’ombre d’un de ses pas, Rien de plus. — Je le lis en cherchant sur sa trace Quel fantôme il suivait de ceux que l’homme embrasse, Gloire, — fortune — amour, — pouvoir ou volupté !

Rien ne trahit son cœur, hormis une beauté Qui toujours passe en pleurs parmi d’autres figures Comme un pâle rayon dans les forêts obscures, Triste, simple et terrible, ainsi que vous passez, Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés.

Fils exilé du ciel, tu souffris au désert.

Son enfant dans ses bras et son lis à la main !

Une humble chaumière isolée Cachait l’innocence et la paix. Là vivait, c’est en Angleterre, Une mère dont le désir Était de laisser sur la terre Sa fille heureuse, et puis mourir

Silence des rochers, des vieux bois et des plaines, Calme majestueux des murs noifs et des tours, Vaste immobililé des ormes et des chênes. Lente uniformité de la nuit et des jours ! Solennelle épaisseur des horizons sauvages, Roulis aérien des nuages de mer !…

Comme deux cygnes blancs, aussi purs que leurs ailes, Vous passez doucement, sœurs modestes et belles, Sur le paisible lac de vos jours bienheurcux. En langage français, quelques vers amoureux En vain voudraient vous peindre avec des traits fidèles ; Vous lirez sans comprendre, et, sur votre miroir, Comme les beaux oiseaux, passerez sans vous voir !