French poem
Dernière Amoureuse
by Alphonse Daudet (1840–1897)
À l’heure d’amour, l’autre soir, La Mort près de moi vint s’asseoir ; S’asseoir, près de moi, sur ma couche.
En silence, elle s’accouda. Sur mes yeux clos elle darda Son grand œil noir, lascif et louche ;
Puis, comme l’amante à l’amant, Elle mit amoureusement Sa bouche sur ma bouche !
« Viens, dit le spectre en m’enlaçant, « Viens sur mon cœur, viens dans mon sang « Savourer de longues délices.
« Viens ; la couche, ô mon bien-aimé ! « À son oreiller parfumé, « Ses draps chauds comme des pelisses.
« Nous nous chérirons nuit et jour : « Nos âmes sont deux fleurs d’amour, « Nos lèvres deux calices. »
Je crus, sur mon front endormi, Sentir passer un souffle ami D’une saveur déjà connue ;
J’eus un rêve délicieux. Je lui dis, sans ouvrir les yeux : « Chère, vous voilà revenue !
« Vous voilà ! mon cœur rajeunit. « Fauvette, qui revient au nid, « Sois-y la bienvenue.
« Sans remords comme sans pitié, « Méchante, on m’avait oublié ; « Allons, venez, Mademoiselle.
« Je consens à vous pardonner, « Mais avant, je veux enchaîner « Ma folle petite gazelle. »
Et, comme je lui tends les bras, Le spectre me répond tout bas : « C’est moi… ce n’est pas elle… »
« — C’est toi, la Mort ! eh bien ! tant mieux. « Mon âme est veuve ; mon cœur vieux, « J’avais besoin d’une maîtresse.
« Une tombe est un rendez-vous « Comme un autre ; prélassons-nous « Dans une éternelle caresse ! »
Je l’embrasse ; elle se défend, Recule et me dit : « Cher enfant, « Attends, rien ne nous presse !…
« Gardons-nous pour des temps meilleurs ; « Mais aujourd’hui, je cherche ailleurs « Des amoureux en hécatombe.
« Ailleurs, je vais me reposer « Et couper en deux le baiser « D’un ramier et de sa colombe !
« Sois heureux, tu me reverras ; « Sois amoureux, et tu seras « Mûr pour la tombe ! »