French poem
À mon ami Aimé Martin sur sa bibliothèque
O philosophe, ô solitaire Sur la montagne retiré, Qui répands de là sur la terre La chaleur d’un cœur inspiré !
Quand je m’assois dans ces retraites Pleines de générations, Où tu ranges sur deux tablettes La sagesse des nations,
Dans ces catacombes des âges, En un volume reliés, Quand je vois dans deux ou trois pages Tenir cent peuples oubliés ;
Quand je vois ces feuilles lancées Aux vents par le temps ennemi, Cette poussière de pensées Que le ver broie à la fourmi ;
Quand je vois ces lettres, qu’efface Aux regards le texte incertain, S’évanouir comme la trace Du voyageur dans un lointain ;
Je dis dans mon orgueil qui doute Sur tant d’orgueil enseveli : « Quoi ! je serai donc une goutte De ce grand océan d’oubli ?
« Le comble de mes destinées Sera qu’à mille ans parvenu, Des langues qui ne sont pas nées Épellent mon nom inconnu ;
« Que dans un coin de sa mémoire Un œil curieux du néant Range ma poussière de gloire, Jeu d’osselets du fainéant ;
« Que l’oiseau porte à sa couvée, Avec les brins du papyrus, Quelque syllabe retrouvée De mes monuments disparus !
« Graver ses pas sur cette arène, A ce lointain jeter sa voix, Être immortel, folie humaine, Ah ! ce n’est que mourir deux fois !
« Ne remplaçons pas par nos pages Ces pages que nous balayons ; Car Dieu fit la langue des sages De deux mots : Aimons et prions ! »