French poem
Avenir
by André de Guerne (1853–1912)
Faisons le rêve, ô jeune fille ! De l’avenir et du printemps, Tandis qu’au ciel splendide brille L’astre amoureux de nos vingt ans.
Asseyons-nous sur ce banc sombre, Près du lac immobile et clair Dont l’eau calme réfléchit l’ombre Des oiseaux qui tournent dans l’air.
Suivons leur trace dans l’espace. Où vont-ils ? Qu’importe ? Ils s’en vont. Comme eux tout s’envole, fuit, passe Et se perd dans l’azur profond.
Toi qui te voiles et qui cèles Le secret de ton cœur si doux, Nos âmes ont aussi des ailes, Ô bien-aimée ! Envolons-nous !
Dans les rêves et les mystères Planons. Hors du monde frayons À nos deux âmes solitaires Un chemin parmi les rayons,
Et répétons le mot suprême Que dit l’ombre, que dit le jour, Que chante Mai dont le poème N’a qu’une rime : Amour ! Amour !
Oh ! viens. Tu m’aimes, je t’adore. La vie est charmante. Demain C’est la promesse de l’aurore Et ta main tremblant dans ma main.
Sous ton voile qui symbolise La blancheur de ton cœur d’enfant, Tu sortiras de l’humble église Dont le portail penche et se fend.
Dans ton regard je verrai luire Une larme pour le passé Et s’illuminer d’un sourire Ton œil sur l’avenir fixé.
L’avenir ! ô délire ! ivresse Que l’amant ne peut épuiser ! Ô lèvre qu’une lèvre presse ! Ô soif divine du baiser !
De nos paroles économes, Prodigues de nos cœurs jumeaux, Comme nous oublierons les hommes Sous le temple des verts rameaux.
La maison, sous la clématite Blottie ainsi qu’un nid des bois, Peut-être sera trop petite Pour tous les Amours à la fois.
Car j’aimerai ta bouche rose, Ton front casqué de cheveux d’or, Ton sein cachant sous une rose Ton cœur, mystérieux trésor,
Tes bras nus que nouera l’étreinte, Tes pieds nus, purs de nos chemins, Colombes palpitant de crainte Au piège attiédi de mes mains,
Et ton âme, innocente et fière Comme la neige des sommets, Ton âme où je vois la lumière D’un astre qui ne meurt jamais.
Et la terre aura sa parure De fleurs pour nous fêter, le sol Des blés dorés et l’ombre obscure De la forêt, le rossignol.
Et te voyant belle et charmée, J’oublierai, sous le sombre arceau, Que la joie, ô ma bien-aimée, A les deux ailes d’un oiseau.
Et quand le soir dans la vallée Allongera sur le gazon Jusqu’à la colline isolée L’ombre chère de la maison,
Quand la lueur que multiplie Le couchant aura dans tes yeux Mis l’auguste mélancolie Et la gloire ardente des cieux,
Nous reverrons le toit qui fume Et la vitre où la lampe luit, Étoile veillant dans la brume, Phare souriant dans la nuit.
Sérénité de l’âtre intime Où flambe et se tord le sarment ! Heure trouble, vaste et sublime ! Religieux recueillement !
Quand le jour meurt, l’esprit s’éveille. Le soir fait nos songes plus purs Et notre pensée est pareille Aux étoiles des cieux obscurs.
Ô volupté ! Nous serons ivres De rêves ; nous inclinerons Sur les graves feuillets des livres L’ombre unique de nos deux fronts.
Je t’expliquerai que l’histoire N’est qu’un sépulcre plus profond D’où le penseur sort, l’âme noire De la nuit qu’il découvre au fond ;
Qu’être César, être Alexandre, Empereur, dompteur des vivants, C’est laisser un peu plus de cendre À l’éparpillement des vents ;
Qu’avoir soumis Athènes, Rome, Paris, être illustre et vainqueur, Ô belle ! ne vaut pas en somme La conquête d’un jeune cœur.
Et tout bas, âme qu’auréole La foi, cœur candide et sacré, Temple immaculé d’où s’envole La prière, je t’avouerai
Que pour guérir de ses ulcères La fauve et morne humanité Je crois les Dieux moins nécessaires Qu’un peu d’amour et de bonté.
Et toi qu’éblouit la croyance, Tu diras : — Toute chose ment. Il n’est, ami, qu’une science Que je devine éperdument.
Le cœur la révèle à l’amante, Le baiser l’enseigne à son tour. C’est le bonheur qui te commente, Science auguste de l’amour ! —
Et tandis que nos voix tremblantes Se tairont dans le soir divin, Filles du temps, jamais trop lentes, Heures ! vous sonnerez en vain.
Car défiant l’ombre obstinée, L’oubli, les ans prompts à tarir, Et ne formant, ô destinée ! Qu’un vœu magnifique : mourir !
Mourir lorsque la flamme encore Peut brûler et s’éterniser, Jeunes, épris, baignés d’aurore Disparaître dans un baiser !
Vers la vie altière et parfaite Nous prendrons l’essor, emportés Par des anges blancs dans la fête Des chastes immortalités.