French poem
Agnôstos Théos
by André de Guerne (1853–1912)
Le vent propice et doux, depuis Thessalonique, Hâta le cours heureux du voyage accompli, Et l’écume du port d’une blanche tunique Revêt la poupe ronde au gouvernail poli.
Toi qui, longeant la côte aux anses incertaines, De l’Euripe perfide oublias les dangers, Vaisseau qu’un Dieu sans doute a guidé vers Athènes, Quel Juif débarque ici parmi tes passagers ?
Des villes et des monts, d’Égypte et de Syrie Jusqu’aux cités d’Hellas, son peuple détesté Essaime, et sans amour, sans art et sans patrie, Au prix de la matière estime la Beauté.
Celui-là cependant n’étale sur la terre Ni vases ni tapis ainsi qu’un vil marchand, Mais grave et dédaigneux, inquiet, solitaire, Il s’assied à l’écart ou médite en marchant.
Il ne voit point surgir sous l’azur pacifique Le peuple étincelant des marbres immortels, Ni la Liberté sainte et la Fierté civique Fleurir, près de Pallas, sur de nobles autels.
Ses yeux n’ont point cherché dans un bloc déjà fruste L’orgueil d’un grand débris par le temps abattu ; Et le haut Parthénon sur la Colline auguste N’a pas à l’étranger révélé la Vertu.
Paul de Tarse est pareil au prisonnier de mine, Qu’éblouit la lumière au seuil d’un noir caveau. Il passe et ne voit rien ; un rêve le domine Et son âme barbare enferme un Dieu nouveau :
Le Dieu par qui la nuit des siècles se dissipe Et dont le jour céleste est à la fin venu ; Celui que pressentait la main qui sur un cippe Avait gravé naguère : Au DAIMÔN INCONNU.
Paul a couru soudain vers l’Agora sonore Où lutte la parole aux lèvres des rhéteurs. Ton zèle, ô Christ Jésus, l’enflamme et le dévore ; L’apôtre s’est dressé contre les imposteurs.
Ici, niant les Dieux et leur culte éphémère Que les siècles et l’homme ont à la fois miné, Un sophiste moqueur, évoquant Evhémère, Montre Zeus impudique et Bakkhos aviné.
Ici, délivrant l’âme, un nouvel Épicure Consacre au seul plaisir des autels indulgents ; Là, le sceptique au sein de la morale obscure Ne voit qu’une ombre immense et des destins changeants.
Là-bas, contre les lois un cynique s’insurge, Et plus loin, murmurant d’inexplicables mots, A l’angle du Portique, un maigre thaumaturge Plane à trois pieds du sol et guérit tous les maux.
Tels, de l’aurore au soir, cultes, mythes, systèmes, Dernières fleurs du rêve et du génie humain, Enivrent la cité de leurs parfums suprêmes Qu’un souffle, oriental dispersera demain.
Et les subtiles voix tentaient la foule éparse, Et les groupes erraient plus nombreux, et voilà Que sans crainte, debout devant tous, Paul de Tarse, A l’heure où le soleil décline et meurt, parla :
— Parmi les nations, aucune, Hommes d’Athènes, N’ouvre un plus sûr asile à la Divinité ; Et nul peuple, ébloui de visions lointaines, Ne nourrit plus d’espoir en son cœur agité.
Vos pères, au foyer de la Sagesse attique, De la chaîne immortelle ont forgé le chaînon. J’ai vu vos dieux anciens et, sous un blanc portique, Auprès de leurs autels celui d’un Dieu sans nom.
Ce Dieu que révérait sans le connaître encore L’obscure piété des siècles ténébreux, Moi, le veilleur fidèle annonçant son aurore, Je le révèle aux temps marqués pour être heureux.
Il a créé la terre et le ciel et l’espace. Quel temple, œuvre de l’homme, abrite la grandeur De Celui qui seul est, préexiste et dépasse La nature en puissance et le ciel en splendeur ?
Par Lui l’humanité, d’un seul être tirée, Respire et toute race, humble ou forte aujourd’hui, Sur la face du monde accomplit sa durée. Le Temps obéissant s’immobilise en Lui.
C’est Lui qu’au fond de l’ombre invisible les hommes, Aveugles et craintifs, vont cherchant à tâtons ; C’est en Lui que se meut la Vie et que nous sommes, Par la mort de la chair, les fils qui l’attestons.
Race divine, ô toi qui naguère as pu croire Qu’une âme était figée en un airain terni, Et qu’un morceau taillé d’or, d’argent ou d’ivoire, Simulacre idolâtre, enfermait l’Infini !
Voici que le Seigneur prend pitié, parle et daigne Verser un flot d’oubli sur les jours ignorants Et distribue, à l’aube unique de son règne, Ses pardons aux pécheurs et sa grâce aux souffrants.
Voici qu’il a fixé les temps de pénitence Et l’heure irrévocable où le. vieil Univers, De l’aube à la clarté mesurant la distance, Verra Jésus monter dans les cieux entr’ouverts.
Homme divin, choisi dès l’aurore éternelle, Universel sauveur et justicier futur, Le Fils, arrachant l’âme à la prison charnelle, Vers le Père et l’Esprit l’emporte dans l’azur.
Et l’Envoyé paraît, précédé par la preuve : Car trois jours seulement le roc garda son corps Et l’Ange fut témoin que dans la tombe neuve Christ Jésus, le Seigneur, ressuscita des morts. —
Ainsi prophétisant une aube encor fragile, L’apôtre, aux mêmes lieux qu’avait charmés Platon, Faisait confusément luire son Évangile Comme un reflet d’aurore errant sur un fronton.
Les vieillards dédaigneux s’écartaient sans rien dire ; Les sages, pleins d’orgueil et de sérénité, Insultaient en passant d’un vague et léger rire L’adorateur d’un Juif et d’un ressuscité.
Mais inquiète et grave, au loin, la multitude, Eteignant sa rumeur, rêvait et suivait Paul, Et ne comprenant point, ouvrait son âme rude Au gland qu’un vent d’espoir sème au hasard du sol.
Telle la vieille terre en sa profondeur sombre Reçoit, sans le savoir, le germe inespéré ; Et le chêne immortel couvre de sa grande ombre La forêt tout entière et l’Univers sacré.