French poem
À un jeune Poète
by André de Guerne (1853–1912)
Ton livre jeune et frais, aimé des cœurs fidèles, Poète, est comme un nid plein de chansons et d’ailes, De senteurs, de clartés, d’aurore, de printemps. Du fond de mon hiver, en tes strophes j’entends Le chœur voluptueux des voix qui me bercèrent. J’y vois ressusciter mes jours qui s’effacèrent Comme l’ombre des bois sur les coteaux. Tu ris De rencontrer Néère égarée à Paris Ou Glycère à Lesbos, et tu fais dans l’églogue S’éterniser l’ardent et furtif dialogue Des amoureux qui vont sous les arbres secrets. Toujours un cœur s’émeut et bat quand tu parais ; Ton baiser comme un souffle errant et libre joue Parmi les plis légers des tuniques, dénoue
Les cheveux, se parfume, effleure les seins nus Et se disperse. On sent en tes vers ingénus Des abeilles vibrer et des roses éclore. Ta maîtresse a vingt ans ; elle est belle et t’adore ; Tu l’aimes ; mais parfois, volage, enivré, fou, Ton amour, qui s’échappe et fuit on ne sait où, À ses ailes d’azur rapporte un peu de fange. Et souvent on distingue une larme qui frange Tes cils, ainsi qu’en mai restent, diamants clairs, Des gouttes de rosée au bout des roseaux verts.
Joie, orgueil, volupté, chantent dans ton poème ; Un cœur s’épanouit et la jeunesse sème À pleines mains les fleurs, les rires, les oublis Dans ces pages d’Avril que, pensif, je relis. Oui, pensif. Car je cherche et ne trouve point. Être Comme Tytyre assis dans l’herbe, au pied d’un hêtre, Guetter Amaryllis, sur la flûte à sept trous, Dès l’aube, moduler un chant léger et doux, Surprendre au fond des bois des groupes et des danses, S’éblouir et jeter au vent ses confidences Ainsi que l’alouette en montant au ciel bleu, Jeune homme ! c’est charmant, c’est divin, mais c’est peu.
Lorsque les flots, gonflés de haine et de colère, Poussent éperdument le vaisseau séculaire Vers la rive brumeuse et les obscurs rochers, Lorsqu’on vous voit à peine, en la nuit, ô nochers ! Étreindre la suprême et formidable épave, Lorsque l’heure est si pleine et si sombre et si grave, Je cherche dans tes vers l’écho rude et vivant De la tempête humaine et du sinistre vent, Ô Poète ! On combat, on pleure, on saigne, on souffre, On tombe ; on a faim, soif, et froid ; l’énorme gouffre Attire l’homme. Ciel, enfer ? Il ne sait pas ; Il vit et meurt. Et toi, n’entends-tu point les pas De l’irrassatiable et tragique rôdeuse ? Ton œuvre à la souffrance, en son ombre hideuse, Chante-t-elle à mi-voix l’hymne de la pitié ? A-t-elle un mot d’espoir pour l’homme châtié Que l’expiation rend parfois vénérable ? Ton ivresse peut-être offense un misérable ; Et tu passes joyeux, mais aveugle, riant, Égrenant des chansons, mais vainement bruyant, Amant, mais non pas homme.
Aime ! Mais pense, écoute La plainte du blessé sur le bord de la route, Les râles, les rumeurs, les clameurs, les sanglots, Le hurlement profond qui sort des vastes flots, Le sourd frémissement des choses et des âmes. Les musiques, les fleurs, les ondes et les femmes Sont douces. Aime-les ; sois jeune, heureux, épris, Je le veux ; mais sois grand, même quand tu souris, Poète ! et que parfois ton œuvre, spectatrice Du drame universel, se trouble et s’assombrisse Ainsi qu’une forêt où se taisent les nids, Tandis que, secoués de frissons infinis Plus haut que l’ouragan qui hurle et se lamente, Les chênes orageux grondent dans la tourmente.