French poem
Collège
by André de Guerne (1853–1912)
Ami, nous fûmes, quoique jeunes, Très soucieux, en ce temps-là. Nos cœurs connurent de longs jeûnes Dans la cage de Loyola.
En ce temps-là dont tu rallumes Le souvenir, noyé de pleurs, Que notre aile a laissé de plumes Entre les mains des oiseleurs !
Ô solitude de l’enfance, Dans le collège au porche obscur Où notre effroi lisait : Défense De lever les yeux vers l’azur !
Te souviens-tu des jours moroses, Si lents, si lourds, dans les préaux, Où l’on coiffait nos têtes roses Des perruques de Despréaux ;
Où, dispensateur taciturne D’hier, de demain, d’aujourd’hui, Le Temps nous versait de son urne Toutes les gouttes de l’ennui ?
Te souviens-tu des promenades Dans le faubourg vil et caduc Et tout le long des colonnades, Point-du-Jour ! de ton viaduc ?
C’étaient des boulevards sans bornes, Portant des noms de maréchaux, Des talus gris et des prés mornes Sous les frimas des fours à chaux,
Des berges à l’odeur malsaine, Des bosquets où les canotiers Offraient aux nymphes de la Seine L’ivresse des demi-setiers.
Mais notre rêve était si tendre Que nous ralentissions nos pas Ô tonnelles ! pour mieux entendre Des baisers qu’on ne voyait pas,
Et que, l’âme de songes pleine, Nous revenions troublés, le soir, Par ta forme divine, Hélène ! Lycoris ! par ton regard noir.
Partout d’obscures silhouettes Nous guettaient du fond de leurs trous ; Et nous étions des alouettes Dans la caverne des hiboux.
Tous deux, ami, loin de nos mères, Nous rongions, toi ver et moi rat, Après le papier des grammaires Le parchemin de Quicherat.
Mais dans quel azur chimérique S’évadait notre âme d’enfant Hors de l’étroite rhétorique Et du syllogisme étouffant,
De la classe où des pédants tristes Nous affirmaient que le bon Dieu Défend aux pâles humanistes De savoir que ton œil est bleu,
Néère ! et que le vieil Horace Est scandaleux quand à Tibur Il offre à Lydé qu’il embrasse Un lit de mousse et du vin pur !
Comme déjà, sans la contrainte Des Pères Cahour et Bouhours, La Beauté vénérable et sainte Eût sacré nos rêves trop courts !
Comme du sein de la mêlée Nous eussions vu, sans Loriquet, Surgir de l’histoire étoilée Toutes les gloires qu’il masquait !
Et cependant, quand le silence De l’étude aux bancs rapprochés Nous berçait dans sa somnolence, T’en souviens-tu ? peureux, cachés,
À l’abri du tremblant pupitre Et des lexiques étagés Nous ajoutions plus d’un chapitre À nos Juvénals expurgés.
La Muse incertaine et fragile Et rebelle à s’apprivoiser, Dans les églogues de Virgile Nous donnait son premier baiser,
Le continuait en cachette Dans Ovide où nous apprenions Que l’or, divine pluie, achète De symboliques unions.
Et soudain c’était dans nos ombres Un éblouissement pareil À celui des prisonniers sombres Qui remontent vers le soleil,
Quand, frémissants, malgré le maître, Ses pensums et ses quos ego, Nous voyions, ô rêve ! apparaître Le quadrige éclatant d’Hugo,
Le char d’or auguste et sublime, Rayonnant, fauve, aux chevaux clairs, Qui roulait du faîte à l’abîme Dans la lumière et les éclairs,
Et tout vibrant de l’harmonie Des strophes et des vers sacrés, Dans le vertige du génie, Vers les inconnus effarés,
Vers l’azur immense et sans voiles, Vers la splendeur des nouveaux cieux Nous emportait jusqu’aux étoiles Comme la boue à ses essieux !
Frère ! t’en souviens-tu ? L’aurore Et la vie et l’art et l’amour Subitement venaient d’éclore Comme sur les coteaux le jour.
Le lierre qui pendait et l’arbre S’emplissaient de nids familiers Et les vieux murs semblaient de marbre Et tous nos rêves d’écoliers
Hors de la cage grande ouverte, Libres, palpitants à la fois, S’envolaient à la découverte Des prés, des sources et des bois.
Muse ! Poésie éternelle ! Ô Mère aux essors triomphants Qui vins effleurer de ton aile Le front assombri des enfants,
Sois bénie, ô Consolatrice ! Puisque naguère en t’inclinant Comme une indulgente nourrice Sur le noir berceau frissonnant,
Tu fis descendre sur nos têtes, Esclaves du joug odieux, Le rayon qui vient des poètes Et la beauté qui vient des Dieux !