French poem
Complicité des Poètes
by André de Guerne (1853–1912)
Ce qui donne à notre amour Tant de gloire et tant d’extase, C’est que notre âme s’embrase À tous les foyers du jour.
C’est que nos cœurs sont des lyres Sous des souffles solennels Et que les vers éternels Frissonnent dans nos délires.
Car pour nous, pâles amants Que la nuit humaine couvre, La Muse amoureuse entr’ouvre Les portes des firmaments.
Les Poètes qu’environne Un rayonnement profond Autour de nos tempes font S’épanouir leur couronne.
Des voluptueux frontons Descend l’auguste harmonie Et dans la nue infinie, Frémissants, nous écoutons
S’élever l’hymne des âges, Et des eaux, des prés, des bois, Des astres, de grandes voix Nous apporter des messages.
Orphée errant qui conduit L’ombre claire d’Eurydice Chante afin que resplendisse Ton image dans la nuit,
Ô beauté ! Que dit Homère ? — Hélène est belle et se plaît À voir le flot violet Se teindre de pourpre amère. —
Écoutons. Moschos est frais Comme un zéphyr dans les branches. Où courent les Nymphes blanches ? Le savez-vous, ô forêts ?
Vers les tremblantes yeuses Où Théocrite en rêvant Marie aux lyres du vent Les flûtes mystérieuses.
Ô belle ! entends-tu vibrer Les abeilles de Virgile ? Il semble qu’une aile agile Est prête à nous effleurer.
Le vin que scellait Horace Dans l’outre, nous le buvons. Quand il songe, nous rêvons Et quand il rit, je t’embrasse.
Catulle, qu’ensorcela Lesbie, en nos seins allume La flamme qui le consume Neuf fois pour Ipsithilla.
Et toutes ces bouches, pleines De mots à des fleurs pareils, Nous distillent leurs conseils Et nous soufflent leurs haleines.
Nous effeuillons un par un Leurs baisers, et dans nos fièvres Nous empruntons à leurs lèvres L’allégresse et le parfum.
Nos âmes seraient muettes Et nos cœurs humiliés, Belle ! si pour alliés Nous n’avions point les Poètes.
Car de chacun tour à tour Nous épuisons les calices. Toutes leurs amours complices Font le miel de notre amour.