Versos French André de Guerne Divo Marco Ælio Aurelio Antonino Aug. sacrum

French poem

Divo Marco Ælio Aurelio Antonino Aug. sacrum

by (1853–1912)

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S’il est vrai qu’un seul jour il fut permis au monde De rêver que les Dieux le prenaient en pitié Et faisaient luire encore en son ombre profonde Un rayon de justice et d’amour oublié ;

S’il est vrai qu’un seul jour, hors de la fange, l’homme Put redresser son front et son cœur abattu ; Si le morne univers vit une fois dans Rome Le sceptre impérial porté par la Vertu ;

Si, fils de la Sagesse et couronné par elle, Un Auguste régna qui fut vraiment divin ; Si l’Empire un instant comprit, ô Marc-Aurèle ! Que tout, sauf le Devoir, était fragile et vain :

Sois bénie, ô Nature, ô Puissance infinie, Qui, réalisant l’être en ton sein radieux, Unis dans le plus noble et le plus pur génie La sainteté de l’homme à la bonté des Dieux !

Salut ! toi qui, dans l’ordre et la morale austère Du mal universel cherchant la guérison, Tout-puissant Empereur et Maître de la terre, Courbas ton cœur stoïque au joug de la Raison !

Marc-Aurèle, salut ! La fleur de ta pensée, La fleur de l’Ame antique embaume encor les temps. La gloire des héros, par ta gloire effacée, Semble un sillage obscur sur des flots inconstants.

Q’importent à la brève et dédaigneuse Histoire Les noms des guerriers morts sur l’amas des cités ? Qu’importe le laurier ? La force et la victoire Montrent toujours aux cieux des bras ensanglantés.

Soldat ! la rouille est prompte à dévorer un glaive ; Conquérant ! chaque étape est un pas vers l’oubli ; Une stèle est dressée, un arc pompeux s’élève, Un siècle passe et l’herbe a tout enseveli.

Mais celui qui, domptant la chair, méprise et brave La volupté rapide et le désir pervers, Qui, des suprêmes lois fidèle et libre esclave, Mêle une âme soumise au divin univers ;

Celui qui, soulevant les plis de la matière, Voit sous l’étroit linceul le squelette blanchir Et, vers l’Incorruptible ouvrant une aile altière, Tend vers les Dieux un cœur ardent à s’affranchir :

Celui-là, triomphant dans un combat sublime, Seul vainqueur de soi-même et du monde agité, Confie aux temps futurs son grand nom et l’imprime Sur les tables d’airain de l’immortalité.

Tel, plus vivant toujours, plus vénérable encore, De la Cité sereine immortel citoyen, Tu règnes ! Ta pensée en un reflet d’aurore Semble glisser vers nous de la cime du Bien.

Marc-Aurèle ! vêtu de la pourpre acceptée, Toi seul stoïquement ne consentis à voir Dans la Fortune d’or à ton chevet portée Qu’un plus solide appui vers un plus haut devoir.

Devoir, joug glorieux, saint fardeau que dispense La grave Destinée à chacun des mortels, Allégé par l’espoir, plus beau sans récompense, Plus vraiment adoré quand il n’a point d’autels !

Ton âme fut son temple inébranlable, ô Sage ! D’où, résigné, pensif, à la Nature uni, Tu voyais fuir les jours et se perdre au passage Leurs flots tumultueux dans l’abîme infini.

Si les Dieux n’étaient point, que t’importait la vie Sans les témoins sacrés de ton viril effort ? Si le ciel accueillait ton âme inassouvie, Si les Dieux existaient, que t’importait la mort ?

Et par les degrés d’or de la Sagesse auguste. Vers le Bien, vers le Beau, vers le Devoir prescrit, Toujours meilleur, plus fort, plus parfait et plus juste, Ascète impérial, tu montais en esprit.

Ta pensée, éclairant l’humble nuit d’Épictète, De célestes rayons s’illumine pour nous, Telle qu’une eau limpide et ruisselant d’un faîte Où dans un air plus pur naît un soleil plus doux.

Derniers beaux jours du monde où la fange romaine Vit éclore le lys qu’Hellas avait nourri ! Ô siècle, où sur un sol dévasté l’âme humaine Comme une fleur suprême a librement fleuri !

Puisque dans sa beauté la Sagesse idéale Sur le trône avec toi s’est assise un moment, Marc-Aurèle ! les temps sont clos ; la nuit fatale Peut du sombre Orient rouler éperdument.

L’Empire, violant la paix où tu reposes, Peut t’évoquer encore en ses derniers hasards Et, troublant ton sommeil d’un bruit d’apothéoses, Consacrer ta statue au temple des Césars ;

La triste humanité, veuve du rêve antique, Peut vouer sa vieillesse à des cultes impurs Et chercher désormais, sanglante et frénétique, Une ivresse étrangère au sein des Dieux obscurs ;

Les temps sont clos ! Troublés, cédant à la fortune, À l’appel du Devoir les cœurs ont hésité, Comme un lâche troupeau de soldats qu’importune Le signal du combat par les buccins jeté.

Qu’importe ? Dispersés par l’ouragan des âges, Mais puisant à ta source un immortel secours, Sans relâche, humblement, ô Maître ! d’autres sages Vers le sommet sacré s’efforceront toujours.

D’autres viendront encor tendre une lèvre avide Au flot spirituel de l’antique vigueur Et, lassés de l’espoir et déçus du ciel vide, Dans la calme Nature anéantir leur cœur ;

Et toujours au Destin opposant leur poitrine, Fermes et conscients, sachant qu’il faut souffrir Et que l’angoisse humaine est la règle divine, D’autres se lèveront pour lutter et mourir.

Mais nul, ô Marc-Aurèle, ô Maître magnanime ! Ne dressera jamais sur l’univers futur Un temple aussi parfait à la Raison sublime, À la Vertu parfaite un autel aussi pur.

Et jamais, vénérant ton âme et ta parole, Fidèles et pieux, les siècles ne ceindront D’une plus radieuse et plus sainte auréole, Ô stoïque Penseur ! un plus auguste front.