French poem
Arles
Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi; Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle, De ce frais horizon d’églises et de toits, J’entends, dans ma mémoire où frémit leur émoi, Les hirondelles sur le ciel d’Arles!
La nuit était torride à l’heure du couchant. Les doux cieux languissaient comme une barcarolle; Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants, Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchant A fléchir une ombre qui s’envole!
Ce qu’un beau soir contient de perfide langueur Ployait dans un silence empli de bruits infimes; Je regardais, les mains retombant sur mon cœur, Briller ainsi qu’un vase où coule la chaleur, Le pâle cloître de Saint-Trophime!
Une brise amollie et peinte de parfums, Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône. Tout ce que l’on obtient me semblait importun, Mes pensers, mes désirs, s’éloignaient un à un Pour monter vers d’invisibles zones!
O soleil, engourdi par les senteurs du thym, Parfums de poivre et d’huile épandus sur la plaine, Rochers blancs, éventés, où, dans l’air argentin, On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin, Les rapides Victoires d’Athènes!
Soir torturé d’amour et de pesants tourments, Grands songes accablés des roseaux d’Aigues-Mortes, Musicale torpeur où volent des flamants, Couleur du soir divin qui promets et qui ments, C’est ta détresse qui me transporte!
Ah! les amants unis, qui dorment, oubliés, Dans les doux Alyscamps bercés du clair de lune, Connaissent, sous le vent léger des peupliers, Le bonheur de languir, assouvis et liés, Dans la même amoureuse infortune;
Mais les corps des vivants, aspirés par l’été, Sont des sanglots secrets que tout l’azur élance. Je songeais sans parler, lointaine à vos côtés; Qui jamais avouera l’âpre infidélité D’un cœur sensuel, dans le silence!...
LA NUIT FLOTTE...
La nuit flotte, amollie, austère, taciturne, Impérieuse; elle est funèbre comme une urne Qui se clôt sur un vague et sensible trésor. Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort, Parait interroger l’ombre vertigineuse. La lune au sec éclat semble une île pierreuse; Cythère aride et froide où tout désir est mort.
Une vague rumeur émane du silence. Un train passe au lointain, et son essoufflement Semble la palpitante et paisible cadence Du coteau qui respire et songe doucement...
Un parfum délicat, abondant, faible et dense, Mouvant et spontané comme des bras ouverts, Révèle la secrète et nocturne existence Du monde végétal au souffle humide et vert.
Et je suis là. Je n’ai ni souhait, ni rancune; Mon cœur s’en est allé de moi, puisque ce soir Je n’ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs, Et que, paisiblement, je regarde la lune.
Je suis la maison vide où tout est flottement. Mon cœur est comme un mort qu’on a mis dans la tombe; J’ai longuement suivi ce bel enterrement, Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements, Et des égorgements d’agneaux et de colombes.
Mais le temps a séché l’eau des pleurs et le sel. D’un œil indifférent, sans regret, sans appel, Eclairé par la calme et triste intelligence, Je regarde la voûte immense, où les mortels Ont suspendu les vœux de leur vaine espérance,
Et je ne vois qu’abîme, épouvante, silence; Car, ô nuit! vous gardez le deuil continuel De ce que rien d’humain ne peut être éternel...