Versos French Anna de Noailles La Tempête

French poem

La Tempête

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«La passion n'est que le pressentiment de la volupté.» LUCRÈCE.

A qui m'adresserai-je en ces jours misérables Où, le coeur submergé par un puissant dégoût, J'entends autour de moi l'hallucinant remous D'une énergique voix qu'on sent infatigable?

Elle dit, cette voix: «Je suis la volupté; Comme fit le passé, l'avenir me consulte; Aux heures de repos pensif ou de tumulte C'est par moi que le coeur croit à l'éternité!

«Un homme est orgueilleux quand il a du courage, Mais on ne peut pas être héroïque avec moi. Les vaisseaux, les chemins, les rêves, les voyages Amènent l'univers suppliant sous ma loi.

«Je règne sur l'active et chancelante vie Comme un tigre onduleux, aux prunelles ravies; L'Orient dilaté, engourdi, haletant, Tressaille dans mes bras, cadavre palpitant!

«Parfois, sous le climat brumeux des cathédrales, Je semble m'assoupir pendant vos longs hivers, Mais je jaillis soudain, éparse et triomphale, Du cri d'un maigre oiseau sur un églantier vert!

«En vain les repentants, les rêveurs, les ascètes S'enferment au désert comme des emmurés, Je m'attache à leur plaie ardente et satisfaite, Car je suis la douleur, plaisir transfiguré!

«Lorsque devant l'autel flamboyant, les mystiques Essayent d'écarter mon fantôme jaloux, Je fais pleuvoir sur eux l'orage des musiques Qui trompe leur prudence, et dit: «Je vous absous.»

«Je mens quand je me tais, je mens quand je protège, Partout où sont des corps, partout où sont des coeurs J'élance hardiment mon fourmillant cortège, Et le monde est empli de ma suave odeur.

«Quand les adolescents ou les amants austères Espèrent me bannir de leurs sublimes voeux, J'attaque lentement leur citadelle altière, Et comme un chaud venin je me répands en eux;

«Ceux qui me sont voués ont de vagues prunelles Où le danger projette un invincible attrait. Comme un ciel enfiévré, sillonné par des ailes, Ces vacillants regards ont de mouvants secrets...»

Alors, moi qui sais bien que cette voix funeste Proclame la puissante et triste vérité, Je demande, mon Dieu, quel combat et quel geste Eloignent des humains l'âpre fatalité.

--Seigneur, si la pitié, la charité, l'extase, Si le stoïque effort, si l'entrain à mourir, Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase D'où toujours le désir ténébreux peut jaillir,

Si c'est toujours l'amour anxieux qui s'exhale Des actives cités, des mers et de l'azur, Si les astres ne sont, délirantes vestales, Que des lampes d'amour au bord d'un temple impur,

Si vous n'avez toujours, invincible Nature, Que le cruel souhait de vous perpétuer, Si vous n'aimez en nous que la race future Qui fait naître sans fin les vivants des tués,

Si la guerre, la paix, le grand élan des foules, La ronde agreste avec les chansons du hautbois, Les arbres et leurs nids, l'océan et ses houles, Et la tranquille odeur de l'hiver dans les bois,

Ne sont toujours que vous, ténébreuse tempête, Solitaire torture ou frisson propagé, Obstacle que rencontre une âme qui halette Vers l'amour absolu, innocent et léger,

Si l'héroïsme même, et son ardeur secrète, Ne sont pour les humains pudiques et hardis Que l'espoir d'être exclus de votre impure fête, Et l'honneur d'échapper à votre joug maudit,

Laissez-moi m'en aller vers les froides ténèbres Où l'accueillante mort nous laisse reposer, Et qu'enfin je me mêle à ces restes funèbres Qu'une sublime horreur préserve du baiser!

LA NUE EST RADIEUSE...

La nue est radieuse, et sa splendeur inerte Etale un mol azur plein de fraîche langueur. On voit glisser sur l'eau une péniche verte Où traîne un filet de pêcheur.

La lumière d'argent assaille le feuillage Avec une fureur de foudre et de frelons; Et puis midi s'enfuit, et le doux paysage Médite dans la paix d'un soir limpide et long.

De blancs oiseaux, posés comme une ronde écume, Dévalent mollement sur le lac aplani. Septembre est un volcan qui flamboie et qui fume Dans un ondoiement infini!

Les abeilles, tournant parmi d'épais aromes, Font un remous de chants et de suavité. On voit, sur les chemins, s'éloigner le fantôme De l'été lourd de volupté...

Et pourtant, ô mon coeur, cette paix onctueuse Qui t'environne et veut tendrement t'envahir, S'étend comme un désert aux vagues sablonneuses, Autour de ton triste désir!

Tu te sens étranger parmi cette indolence, Tu ne reconnais rien dans ce calme sommeil; Et ton sort fait un poids obscur dans la balance Où monte un placide soleil...

Les feuillages, les flots, la rive romanesque, La barque qui descend comme un bouquet sur l'eau, Les montagnes, au loin peintes comme des fresques, La fumée aux toits des hameaux,

Ne te captivent plus, car la vie irritée A, depuis ton enfance, arraché tes abris, Et ton passé tragique est une eau démontée Où des navires ont péri.

--Hélas, ô triste coeur, ô marin des rafales, Vous si brave parmi la nuit et l'océan, Comment goûteriez-vous la douceur qui s'exhale De ce soir sans douleur, qui ressemble au néant?